A Reykjavík, dans les pas d’Erlendur Sveinsson

Le samedi 24 novembre 1956, Sveinn quitta la métairie de Bakkasel située au fond du fjord d’Eskifjörður, avec ses deux fils, Bergur, 8 ans, et Erlendur, 10 ans. L’hiver approchait, il fallait rentrer les moutons. Le temps était dégagé. Mais comme souvent en ces contrées proches du cercle polaire, la météo est changeante. Une tempête s’abattit sans prévenir et engloutit tout, paysages et humains. Sveinn fut séparé de ses fils et parvint à rejoindre la ferme, plus mort que vivant. On retrouva Erlendur enseveli sous une épaisse couche de neige en état d’hypothermie, mais Bergur, jamais.

Cette tragédie originelle a façonné la vie de celui qui allait par la suite devenir commissaire à la police criminelle de Reykjavik, Erlendur Sveinsson, sous la plume de l’écrivain islandais Arnaldur Indriðason. Un commissaire taciturne et dépressif qui va traîner son mal de vivre et sa culpabilité – « Bergur méritait tout autant que lui d’être sauvé » – au fil d’une douzaine de romans.

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Quand s’ouvre le premier, La Cité des jarres, Erlendur a 50 ans. Divorcé après un mariage raté, « une erreur monumentale » selon lui, il compte pour toute famille une ex-épouse qui le hait et deux enfants dont il ne s’est jamais occupé et qui ne le lui pardonnent pas sa désertion : la plus virulente est sa fille Eva Lind, assujettie aux drogues dures, qui, de squats sordides en cures de désintoxication, promène sa détresse.

Une situation familiale désastreuse

Sindri Snær, son fils, se débat, lui, avec l’alcool et n’éprouve pour son père qu’une indifférence polie. Rongé par le remords face à cette situation familiale désastreuse, Erlendur se jette à corps perdu dans ses enquêtes, aidé par ses deux fidèles coéquipiers : Sigurdur Oli, aussi soigné et élégant qu’Erlendur est négligé, et Elinborg, diplômée en géologie, mère de quatre enfants et auteur d’un livre de recettes à succès.

D’origine paysanne, Erlendur n’aime pas particulièrement Reykjavik où il ne se sent pas à sa place, loin de la lande parsemée de bruyère de son enfance. Mais il aime marcher, le plus souvent seul, dans cette ville ouverte sur les eaux agitées du golfe de Faxafloi et cernée par le mont Esja et la péninsule d’Alftanes.

Par temps clair, il peut même apercevoir le glacier Snæfellsjökull, d’où Jules Verne a choisi de faire partir l’expédition du professeur Lidenbrock dans Voyage au centre de la Terre. Sa vie se concentre autour du commissariat de la rue Hverfisgata et la morgue de la rue Baronsstigur, deux rues qui se croisent au centre-ville, bordées de maisons typiques en bois avec des toits en tôle ondulée, peintes de toutes les couleurs et entourées de jardins plus ou moins entretenus.

Il fuit Laugavegur, l’artère commerçante et fébrile, préférant le calme du sentier qui longe le lac Tjörnin, aire de repos des oiseaux migrateurs, ou celui du cimetière de Suðurgata, où les tombes s’entremêlent aux arbres.

La Mort noire qui délie la langue

Profondément asocial, Erlendur apprécie néanmoins la compagnie des SDF installés sur la petite place Austurvöllur, autour de la statue de Jon Sigurðsson, qui a mené au XIXe siècle la bataille de l’indépendance. À ces témoins de tout ce qui se passe dans la petite ville (1), il offre souvent quelques verres de brennivin, l’eau-de-vie locale aromatisée au cumin et surnommée la Mort noire, qui leur délie volontiers la langue.

Lui ne boit pas, un peu de chartreuse parfois, et aime déjeuner dans de modestes restaurants où on sert encore des plats du terroir comme l’églefin bouilli, les saucisses au foie surettes ou la raie faisandée à la graisse de mouton fondue, dont la forte odeur répugne à ses collaborateurs.

Si nombre d’enquêtes se passent à Reykjavik, certaines le conduisent dans un rayon de cinquante kilomètres alentour, au cœur de paysages lunaires morcelés de lacs, découpés de fjords profonds et hérissés de volcans remuants, qu’il sillonne au volant de son antique Ford Falcone noire. Ici, c’est un squelette attaché à un appareil de transmission russe qui vient d’être repêché dans le lac de Kleifarvatn.

Situé dans la péninsule de Reykjanes, une zone à forte activité géothermique où les geysers laissent sourdre leurs jets d’eau bouillante et soufrée, le lac a vu ses eaux fortement baisser après le tremblement de terre de 2000. Et laisse apparaître de curieux cadavres… Là, une jeune femme est retrouvée pendue dans son chalet au cœur du parc national de Þingvellir, un site géologique remarquable lacéré de failles rocheuses dues à la rencontre des plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne et un haut lieu de l’histoire nationale – c’est ici que s’est tenu, en 930, le premier Parlement islandais.

L’obsession des disparitions fatales

Quand il ne travaille pas, on trouve le commissaire chez lui, dans un appartement en sous-sol du quartier des Hlíðar, enfoncé dans son antique fauteuil à lire ses poètes préférés – Jonas Hallgrimsson, Steinn Steinarr… – en buvant du café fort. Ou des récits de gens « qui se perdent et trouvent la mort dans les hautes terres du centre de l’Islande ».

Cette obsession pour les disparitions fatales le pousse à rouvrir des enquêtes pourtant classées pour retrouver des hommes, et surtout des femmes, disparus depuis des années, voire des décennies. Comme Matthildur, cette jeune mariée partie un matin de novembre 1942 rejoindre sa mère de l’autre côté du fjord et qui n’est jamais arrivée, ou Dagbjört, qui s’est évaporée en 1953 sur le chemin de l’école ménagère.

Parce qu’il pense à ceux qui restent, à leur chagrin immense, à leur deuil impossible, à leurs interrogations sans fin, Erlendur reprend tout à zéro, réinterroge la famille, les témoins encore vivants, refait le dernier chemin emprunté par la victime. Encore et encore… Son obstination, sa méticulosité et son intuition finissent par forcer le destin, des réponses viennent combler les vides, atténuer la douleur.

C’est ainsi qu’il procède aussi pour Bergur. Régulièrement, il repart dans les fjords de l’Est, lieu de l’enfance et de la disparition de son petit frère. Il y va seul et s’installe dans l’ancienne ferme familiale en ruine, avec ses murs nus, son toit troué, ses fenêtres ouvertes aux vents méchants qui dévalent de la montagne. Il marche des journées entières sur la lande à la recherche d’une trace, d’un indice, d’un vestige. Lorsqu’il a disparu, Bergur tenait serrée dans sa main une petite voiture rouge…

L’Islande, personnage de roman

Parallèlement à ces enquêtes officieuses, qu’il mène seul, sans en référer à sa hiérarchie, il y a les enquêtes officielles sur des crimes commis aujourd’hui qui racontent une Islande bien réelle, l’autre personnage des romans d’Arnaldur Indriðason.

Toutes les enquêtes sont reliées à des faits historiques majeurs – l’occupation anglaise des années 1940 puis américaine, avec l’implantation de bases militaires (la dernière a été rétrocédée à l’Islande en 2006), la guerre froide qui a hanté les années 1970 avec son lot d’espions russes ou est-allemands – ou à des faits sociétaux : l’immigration venue des Philippines ou de Thaïlande et sa traînée de racisme ; la flambée des prix de l’immobilier due au déploiement de Reykjavik sur les collines et les criques alentour ; la nature polluée par la construction d’une gigantesque usine d’aluminium à capitaux américains…

Au fil des romans, on apprend beaucoup de cette île âpre et magnifique, de ses habitants endurants, contraints de vivre dans une nature hostile où les hivers aux longues nuits boréales sont glacials et les étés aux jours sans fin si brefs. Et on s’attache à cet inspecteur bourru aux manières d’ermite, un être au bord du monde – Erlendur ne signifie-t-il pas « étranger » en islandais – qui inlassablement poursuit sa quête, tentant de se libérer des fantômes du passé et de répondre à la question formulée dans un poème de Steinn Steinarr : « Lequel des deux suis-je, de celui qui survit ou de l’autre qui meurt ? »

La Croix.com, Laurence Péan, le 21/07/2019

Arnaldur Indriðason Erlendur