Arnaldur Indriðason joue les agents doubles

Le temps.ch, 11 mai 2018, Mireille Descombes

Avec «Passage des ombres», l’auteur de polars islandais conclut en beauté sa trilogie consacrée à l’Islande occupée par les troupes alliées durant la Seconde Guerre mondiale.

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On l’attendait avec impatience. Il ne nous a pas déçus. Passage des ombres d’Arnaldur Indriðason est un excellent polar. Peut-être le meilleur des trois volets de sa Trilogie des ombres. Le plus complexe assurément. Avec une jubilation comme toujours discrète et sobre, l’écrivain islandais excelle dans l’art de mêler les temporalités et les récits. En virtuose, il va même ici jusqu’à entre-tisser deux enquêtes. La plus ancienne se déroule en 1944, dans une Islande encore occupée par les Américains. La seconde est située soixante ans plus tard. Elle est menée par Konrad, un flic à la retraite grand amateur de variétés islandaises des années 1960 et de Dead Arm, un vin rouge australien particulièrement capiteux.

Ajoutons à cet effet d’écho, la présence de deux victimes, une jeune fille assassinée à Reykjavik, l’autre disparue dans le nord du pays. Elles ont toutes deux été violées par un homme qui leur a conseillé de dire «que c’était les elfes». Et l’on pourrait encore compliquer les choses en révélant que ce troisième volet de la trilogie a été publié en Islande avant les deux autres. Mais jouons les lecteurs innocents et revenons à la chronologie officielle de la parution francophone.

 

Etouffé avec son oreiller

Passage des ombres commence par la découverte d’un cadavre. Un vieil homme solitaire retrouvé mort allongé sur son lit, dans son appartement. Sans doute un infarctus, pas de quoi éveiller les soupçons de la police. A la surprise générale, la légiste révèle toutefois que Stefan Thordarson a été étouffé, probablement avec son oreiller. Dans la foulée, le lecteur apprend que la victime s’intéressait à une vieille affaire jamais résolue, le meurtre de Rosamunda retrouvée étranglée à l’arrière du Théâtre national en 1944. On lui révèle aussi que l’homme décédé était Canadien et qu’il s’appelait en fait Stephan Thorson. A cette mention, ceux qui ont lu le reste de la trilogie sursautent. Thorson leur est bien connu. C’est avec lui que l’enquêteur islandais Flovent collabore dans les deux livres précédents. Et donc dans celui-ci également.

A partir de là, Arnaldur Indriðason laisse libre cours à son goût pour les atmosphères et les personnages complexes. Il fait témoigner toute une palette d’individus hauts en couleur et pas forcément causants. Il parcourt la ville en zigzag, s’invite chez les nantis comme chez les plus pauvres, nous convie à une séance de spiritisme et à une leçon sur les contes populaires. Peu à peu, par petites touches savamment distribuées, l’écrivain construit ainsi un subtil face-à-face entre la ville et la société islandaises d’hier et celles d’aujourd’hui.

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