Arnaldur Indriðason, pilier d'Islande

Chevillé à Reykjavik, le pape du polar nordique cherche à perpétuer l’histoire de son pays.

Lundi 21 octobre, vers 22 heures, Arnaldur Indriðason a dansé. C’était sur un air de salsa, ça se passait à la Java, boîte de nuit du XXe arrondissement de Paris. Il était radieux. Oui, ça mérite d’être dit. Parce que l’équation Indriðason-dancefloor a théoriquement tout de l’anomalie.

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Arnaldur Indriðason : comme pour Bruce Springsteen, il faut s’entraîner pour prononcer le blaze correctement, même certains aficionados du polar l’écorchent. Mais ils savent : depuis la mort du Suédois Henning Mankell en 2015, Indriðason est le pape en exercice du roman noir nordique. Qui n’est pas à base de popopopop mais plutôt de balle dans le slip. En clair : loin de la pyrotechnie souvent anglo-saxonne, le polar scandinave brille par sa matité, son réalisme social minimaliste. Même Millenium du Suédois Stieg Larsson, proche dans l’esprit et l’énergie des comics, conserve ce truc ontologique du chagrin muet, de la colère corsetée.

L’œuvre d’Indriðason rassemble tout ça. Avec cette spécificité qui fait que même au bout de vingt ans, on y retourne encore et toujours. Malgré l’économie, le peu de mots et d’affect, Indridason est poignant, baudelairien. Spleenesque à mort. Le lire donne envie de plonger direct dans une cuve de brennivin - l’eau-de-vie locale. Par exemple Les Roses de la nuit, publié cet automne. A partir de la découverte d’une jeune prostituée toxicomane, morte sur la tombe de Jón Sigurðsson, le héraut de l’indépendance islandaise, on a droit à un état des lieux du pays et plus largement de l’humanité façon cul-de-sac : injustice sociale, individualisme croissant, corruption, cupidité, cruauté… Chaque livre d’Indriðason (un par an) dénonce une violence protéiforme et systémique. Les idéalistes et les plus faibles (femmes, enfants, pauvres, marginaux) en sont les premières victimes. Un champ de ruines que traverse, bougonnant et passéiste, l’inspecteur Erlendur Sveinsson, son personnage de prédilection. De quoi envisager Indriðason en saturnien farouche.

Au lieu de quoi : «Ah ! Oui, Erlendur est complètement daté ! abonde en cette matinée d’octobre le gaillard, granitique à souhait, entre un café et une eau pétillante. Sa conviction que les gens ont envie de passer leur vie là où ils sont nés, c’est du romantisme campagnard, et ça fait longtemps que c’est mort.» Sa mélancolie ? «Elle est excessive mais je pense que la vie est beaucoup plus intéressante si on est dans une certaine mélancolie. La joie, le bonheur, OK, OK, mais la mélancolie fournit bien plus d’histoires, elle nous en dit plus sur l’être humain.» Il y revient un peu plus tard, quand on pointe l’omniprésence dans son œuvre des thèmes de la disparition et de la perte : «Il faut aussi parler météo. Le temps est très particulier en Islande… Pendant neuf mois, c’est quand même un temps de merde, des hivers interminables, sombres, noirs, on est coincés à l’intérieur la majeure partie de la journée… A chacun sa stratégie pour contrecarrer ça. Moi, je m’assieds dans la pénombre et j’écris.» Affable, cash et pragmatique, le king du polar viking. Cela dit, il décline toute couronne. Quand on souligne que plébiscité à travers le monde, traduit dans vingt-six pays, il est avec Björk l’autre totem national, il renvoie : «Je ne me suis jamais considéré comme un attaché de presse de l’Islande et je n’essaie jamais d’avoir une influence sur la perception qu’en ont les étrangers. J’écris pour les Islandais.» Il lui arrive de voir la chanteuse «se balader à Reykjavik, mais non, on ne se connaît pas».

Son traducteur de toujours, Eric Boury, confirme : «Arnaldur est très "normal", pas du tout star, c’est un bon vivant qui aime manger, boire, rigoler, d’ailleurs il a beaucoup d’humour. Il est caustique sans être méchant.» Anne-Marie Métailié, son éditrice en France : «Il est taiseux, et moi, je parle mal anglais, mais on se comprend bien dans le silence et le fait que j’adore l’Islande où je retourne régulièrement lui est très important. Il n’est pas du tout capricieux. Il est adorable avec ses lecteurs, et fiable, ses livres sont d’ailleurs systématiquement publiés en Islande le premier week-end de novembre. C’est juste difficile de le faire venir.»

C’est l’autre versant d’Indriðason : le côté bernique cramponnée au rocher, en décalage complet avec l’époque nomade. Il assume complètement. «Je vais régulièrement dans le sud de l’Espagne pour jouer au golf : c’est pour moi ce qu’il y a de plus proche d’aller vivre à l’étranger… Dès que je sors de l’Islande, j’ai le mal du pays. Là, par exemple.» Il est arrivé la veille… Cet attachement irrigue ses livres, qui convoquent et interrogent systématiquement l’histoire du pays. Il a grandi dedans : son père, autre figure nationale, était le journaliste et écrivain Indriði G. Þórsteinsson, fils de paysans «qui s’est toujours enorgueilli d’être né sur une peau de poulain» et dont l’œuvre questionne l’impact de la modernisation et de l’urbanisation sur la société islandaise. Cet atavisme, Indriðason (qui vit depuis toujours à Reykjavik) l’a résolument cultivé sur le plan professionnel, diplômé en histoire locale avant de devenir journaliste, puis critique de cinéma et enfin romancier. Fan de foot, il atteint la transe avec l’équipe nationale.

Indriðason se suggère volontiers en ours tanké dans son bureau tanière, accro à l’info («comme tous les Islandais, on adore qu’on nous raconte des histoires») mais hors mêlée : «Je ne prends part à rien politiquement.» Une cause lui fait prendre pourtant des accents militants : la préservation de la langue. Elle l’inquiète plus encore que le réchauffement climatique qui a eu la peau du glacier Okjökull, qui le voit trier ses déchets, rouler en voiture électrique et repousser d’autant plus les déplacements en avion : «C’est très bien que les jeunes se mobilisent, on prend vraiment conscience de la menace.» D’un coup grave, Indriðason dit : «Notre langue pourrait disparaître d’ici une centaine d’années. L’anglais, surtout américain, l’infiltre de plus en plus, par les séries, les films… Le comité de veille de la langue crée des mots spécifiques pour tenter de contrecarrer le mouvement, mais ça va tellement vite avec les nouvelles technologies que la bataille semble perdue d’avance.» Les chiffres résument l’équation : 350 000 Islandais versus plus d’un milliard d’anglophones…

Indriðason parle anglais, si nécessaire. On ne le lui a pas imposé, tout au plaisir d’entendre la mystérieuse rocaille élucidée en toute limpidité par son traducteur. Sa réticence à parler de sa vie privée, par exemple, est très claire. Le père de trois enfants concède juste, regard bleu pour le coup réjoui : «J’ai deux petits-enfants et j’adore être grand-père. Ils vont perpétuer l’histoire qu’est notre famille, et pour moi, c’est le plus important.» Ouvrir un nouveau chapitre, toujours.

     Sabrina Champenois  , 13 novembre 2019, Liberation.fr -  lien vers l'article

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