Décès de Maj Sjöwall, l’inspiratrice des polars nordiques

Arnaldur Indriðason le répète souvent ; c’est par la lecture des romans policiers de Maj Sjöwall et son pari Per Wahlöö, qu’il a été inspiré dans la rédaction de ses polars. Et il n’est pas le seul à revendiquer cette inspiration, parmi les auteurs scandinaves. Ce 29 avril dernier, Maj Sjöwall est allée rejoindre son mari, décédé prématurément en 1979.

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Voici le très bon article d’Isabelle Soler, paru le 1er mai, sur le site de TV5 Monde.

Le polar nordique orphelin : Maj Sjöwall, à l'origine du genre, est décédée

On disait (si l'on était capable de le prononcer) Sjöwall-Wahlöö comme on disait Boileau-Narcejac ou Holmes & Watson. Un couple dans la vie et dans l'écriture, qui ne faisait plus qu'une entité, travaillant à quatre mains, indissociables. Après Per Wahlöö, décédé en 1975, Maj Sjöwall, a disparu ce 29 avril à l'âge de 84 ans. 

Ils travaillaient ensemble, sur une même table, le soir après avoir couché les enfants. Un bel exemple de parité conjugalo-professionnelle. Mais faut-il s'en étonner dans la précurseure Suède ?

Née le 25 septembre 1935 à Stockholm, Maj Sjöwall étudie le graphisme et le journalisme. D'abord traductrice, directrice artistique et journaliste, elle unit rapidement son sort à Per Wahlöö. Leur légende veut qu'ils écrivent, chaque soir tard dans la nuit, un chapitre chacun. Comment tout a commencé ? Par le meurtre d'une femme, comme il se doit dans bien des polars qui se respectent... Le couple fait une excursion sur les canaux entre Stockholm et Göteborg, quand Maj a une idée : « Il y avait une Américaine sur le bateau, belle, aux cheveux noirs, toujours seule. J'ai attrapé Per en la regardant. Pourquoi ne commençons-nous pas le livre en tuant cette femme ? ».

Lui, né en août 1926, était un journaliste travaillant pour différentes parutions et cultivant l’éclectisme : sport, cinéma, infos générales dont, bien sûr, les enquêtes criminelles... On le retrouve dans les années 1950 en Espagne, d'où il sera expulsé en 57 par le régime franquiste : trop critique selon le régime. Per Wahlöö en tirera un roman Le camion paru en Suède 1962. Un roman et une morale. Willi Möhr, un peintre marginal, fuyant l'Allemagne de l’Est, s’est installé dans un village de pêcheurs. Il y cohabite avec un couple d'artistes scandinaves. Lorsque ces derniers ne reviennent pas d'une partie de pêche, Möhr, persuadé qu'ils ont été assassinés, sort de sa passivité morale pour mener l'enquête. Le camion marque à la fois la naissance de la conscience morale comme signature de Wahlöö et l'acte de naissance du polar politique à la suédoise. D'aucuns parleront même de polars marxistes.

 

Dès 1961, Per Wahlöö se conjugue au féminin, pluriel. Il a rencontré Maj Sjöwall, collaboratrice dans une maison d'édition.

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A eux deux, ils vont donner naissance à deux fils et à Martin Beck, commissaire de police à Stockholm. Une série de dix enquêtes, sous-titrée Roman d'un crime, est publiée entre 1965 et 1975. Le succès est au rendez-vous : leurs romans sont traduits en 40 langues et adaptés dans des douzaines de films. Ce qu'en disait Maj Sjöwall ? « La série Beck a caractérisé ma vie - pour le meilleur et pour le pire. Depuis, je suis définie comme écrivaine et traductrice de romans policiers. Ma vie d'écrivaine aurait pu être différente », explique-t-elle. ​

Ann-Marie Skarp, directrice des éditions Piratforlaget et éditrice de leurs romans voit dans le couple bien plus que de simples auteurs de polars : « Ces dix romans avec pour héros Martin Beck sont désormais des classiques. Ils ont inspiré, j'ose le dire, tous les auteurs de romans policiers vivants. En incorporant les descriptions sociales et le travail policier authentique dans le scénario, Maj et Per ont changé tout un genre»

« Nous avons beaucoup travaillé le style, expliquait Maj au quotidien britannique The Guardian en 2009. Nous voulions trouver un style qui ne soit ni le mien, ni le sien, mais un style qui serait bon pour nos livres» Et le style bon pour leurs livres, c'est une critique en règle du modèle suédois, faussement idyllique, qui commence à montrer sa trame inégalitaire et défaillante. Leur projet : révéler « comment les sociaux-démocrates poussaient le pays dans une direction de plus en plus bourgeoise et de droite ».

Celui qui en révèle les failles est le commissaire Martin Beck, un jeune policier consciencieux et un rien besogneux, ce qui en fait un personnage atypique, ne lâchant rien, bourru à la manière d'un Maigret scandinave. Mais à l'inverse de Maigret, aucune femme soumise dans sa vie, pas de petits plats ni d'écharpe amoureusement tricotée. Que diable, on est dans la très paritaire Suède ! Le mariage Beck, gangréné par le mal tapi dans la société suédoise, s'étiole à petit feu. Les aventures de Martin Beck sont la grande œuvre du couple, dix livres qui sont, en fait, les trois cents chapitres d’un seul roman, « le roman d’un crime » selon Maj Sjöwall. 

Les éditions Rivages, qui ont réédité à partir de 2008 les dix romans mettant en scène Beck ont eu une jolie idée. Ils ont demandé à autant d'auteurs de préfacer chaque roman. Le premier à le faire est un autre suédois, Henning Mankell, qui préface Roseanna, premier opus de la sérieSelon l'éditeur, avec son commissaire Wallander, il s'inscrit dans la continuité de Sjöwall et Wahlöö. Benjamin Guérif qui a supervisé la réédition de la série chez Rivages : « On peut dire qu’avec ces préfaces, les auteurs choisis payent leurs dettes envers Sjöwall et Wahlöö. Tous, qu’ils soient anglo-saxons ou scandinaves, reconnaissent qu’ils ont été influencés par leurs romans policiers. »

Le dernier membre de ce duo qui a ausculté la Suède dans ce qu'elle a de moins modèle disparaît 25 ans après son acolyte. Il n'est que temps d'apprendre à prononcer leur très germanique patronyme. Pour parler de Sjöwall et Wahlöö, n'hésitez plus : dites Cheuval et Va-leu.