Erlendur, un héros récurrent

Intervention d’Arnaldur Indriðason lors de la table ronde La suite dans les idées : ces auteurs aux héros récurrents, qui s’est tenue samedi 2 avril 2016 dans le cadre du festival Quais du polar à Lyon. Aux côtés d’Arnaldur, on pouvait aussi écouter Sara Gran (USA), Craig Johnson (USA), Jo Nesbø (Norvège) et Deon Meyer (Afrique du Sud).

Est-ce que vous avez choisi un personnage pour faire une série ou est-ce le personnage qui vous a choisi ?

J’ai l’impression, en effet, que c’est le personnage qui a créé ma série. Quand j’ai commencé à écrire sur Erlendur, je n’avais pas en tête d’en faire une série. Quand j’ai écrit le premier roman, ce personnage a éveillé mon intérêt et suscité ma curiosité. Je me suis dit que j’allais écrire un second roman. C’est dans ce deuxième roman que je me suis rendu compte du type de personne qu’il était et que j’ai décidé d’écrire une série avec lui.

 

Comment avez-vous trouvé le nom de votre personnage ?

En réalité, en islandais, le prénom Erlendur a un sens particulier et intéressant. Le prénom a deux significations. Il signifie « étranger », à la fois dans le sens d’une autre nationalité, mais aussi dans le sens d’ « étrange ». Etrange à nous, aux autres, au monde. Il y a une foule de raisons pour lesquelles il a reçu ce prénom. La première, c’est que lorsqu’en Islande, l’on a commencé à écrire des romans policiers, juste à la fin du XXème siècle, la littérature policière était très mal considérée, pour ne pas dire complétement méprisée. On considérait cela beaucoup plus comme de la saloperie, que comme de la littérature. Les gens, qui écrivaient des romans policiers, n’étaient pas considérés du tout comme des auteurs, mais comme des incapables, tout simplement. Tout ça pour dire qu’il n’y avait aucune tradition sur laquelle on pouvait se fonder, en tant qu’auteur islandais de polar. Le fait de l’appeler Erlendur, c’est pour bien souligner, qu’il est étranger à la littérature islandaise. D’une certaine manière, il n’a pas sa place, au départ en tout cas, dans la littérature islandaise. Mais il est également étranger dans un tout autres sens. C’est un homme qui n’arrive pas à se connecter au présent. Il est, d’une certaine manière, un paria dans la société contemporaine ; il est complètement en dehors de cette société. L’Islande, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, a connu une ransformation radicale. On est passé d’une société de paysans pauvres à une société moderne et riche. Quand de tels changements s’opèrent aussi rapidement dans une société, il y a toujours des gens qui sont laissés pour compte, laissés à la traine. Erlendur est ce personnage qui n’a jamais réussi à s’ancrer dans le présent.

 

Pourquoi « matraquer » le personnage à ce point ?

Chaque fois qu’on me pose ce genre de question, je réponds toujours : les gens heureux n’ont pas d’histoire. En réalité, le bonheur est ennuyeux. Pour nous, écrivains, le bonheur, c’est la fin de l’histoire. Si l’on a l’intention d’écrire sur un policier, qui vit dans une jolie banlieue proprette, qui a deux voitures, un grand pavillon très clair, une femme magnifique et trois jolies filles ; moi, je ne lis pas le livre. En tant qu’auteur de roman policier, on doit soulever des questions sur l’homme, sa personnalité, ce qu’il a perdu, ce qui lui manque, ses douleurs, ses détresses. On est conscient de ces questions. On se les pose. On les médite. On y réfléchit. Ce qui ne veut pas du tout dire qu’on doit avoir les réponses ; il n’y a pas forcément de réponses.

 

Qui dit série, dit aussi lieu. Pourquoi a-t-on besoin d’un lieu ?

L’endroit où se situe l’action de mes histoires compte énormément. J’ai la chance d’écrire des romans, dont l’action se déroule à Reykjavik, en Islande. Cela comporte un certain nombre d’avantages, quand on écrit des romans sur un personnage comme Erlendur. Parce qu’il y a de longs hivers froids et sombres et les étés aussi brefs que froids. Et il y a un meurtre tous les deux ans. C’est parfait. Il semble qu’Erlendur ne soit jamais vraiment sorti de Reykjavik pour enquêter et il ne sortira jamais d’Islande pour enquêter à l’étranger. J’essaie toujours de trouver des environnements dans lesquels d’autres meurtres peuvent avoir été commis. Même s’il ne quitte pas l’Islande, ça ne veut pas dire qu’il ne voyage pas du tout. Il voyage dans le temps, pas dans l’espace. Il rouvre d’anciennes enquêtes, des cold cases, qui datent de nombreuses années ; ce qui est une façon d’augmenter la fréquence des crimes en Islande.

 

Quel est votre rapport au temps ? Avez-vous envisagé de faire mourir votre personnage avec le temps qui passe ?

C’est assez drôle, car mon personnage Erlendur est en train de mourir. Il y a trois ans est sorti en France, Etranges rivages. On a laissé Erlendur, à la fin de ce livre, dans les fjords de l’Est, sur une lande, allongé et il a froid. En fait, il est sur cette lande pour mourir. Dans le temps présent du roman, c’est la dernière nouvelle qu’on a de lui. On n’a pas d’autres nouvelles depuis. En fait, on ne sait pas s’il est mort ou vivant. Ce que je sais, c’est que ça prend très très longtemps pour mourir de froid. Peut-être que dans le temps de la publication des romans, ça prendra des années avant qu’il ne meure. Mais, en tant qu’auteur, j’ai cette possibilité de retourner en arrière et d’aller voir comment il va.

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