« Il y a trop de policiers dans les polars », une interview de Ragnar Jónasson.

« Dix âmes, pas plus », le nouveau roman de Ragnar Jónasson se situe à Skalar. Il nous raconte cette découverte et son projet de roman avec la Permière ministre.

Article de Julie Malaure, le 13 janvier 2022 pour lepoint.fr

 

            On a découvert son nom au lancement d’une série qui compte aujourd’hui six volumes, Les enquêtes de Siglufjörður, avec le flic Ari Thor, dans un petit village de pêcheurs enclavé au nord de l’île – celui de son grand-père. On l’a retrouvé au fil d’une trilogie menée tambour battant par une robuste sexagénaire de la capitale, Hulda Hermannsdóttir, La dame de Reykjavík. En neuf romans, l’Islandais s’est taillé une sérieuse réputation sur la scène internationale, à la suite de son prédécesseur et maître incontesté, Arnaldur Indriðason.

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            A 45 ans, Ragnar Jónasson fait paraître Dix âmes, pas plus, un roman inhabituel, aux accents fantastiques, et où – chose exceptionnelle ! – personne ne meurt avant la moitié du livre... Une intrigue sise à la pointe nord-est de l’île, aussi loin que l’on puisse être de toute une vie. Un mystère construit autour de l’arrivée d’Una, une jeune femme qui n’a plus rien à perdre à Reykjavík et qui accepte un poste d’enseignante pour un an dans un village qui ne compte que dix habitants. Salka, la conseillère municipale, l’armateur Gulfi et sa femme Erika, Inga, la mère de la petite Kolbrun, si différente d’Edda, l’autre élève d’Una. On fait la connaissance de Gudrun et Gunnar, à l’épicerie, de Hjördis, ou encore du beau Thor. L’un d’eux va disparaître... Le coupable se trouve donc parmi les autres.

            Reste que pour espérer rencontrer l’auteur, il faut se rendre en Islande, où se tient, en novembre, sous sa férule de coordinateur, le festival littéraire dédie au polar Iceland Noir. un rendez-vous qui attire, outre les auteurs de polars de l’île (Yrsa Sigurðardóttir, Oskar Guðmundsson, Eva Björg Ægisdóttir, etc..), des romanciers étrangers de haute volée, comme cette année l’Ecossais Ian Rankin, auteur de la série des John Rebus, la Canadienne Shari Lapena (Le couple d’à côté) et l’Américain A. J. Finn, dont le premier roman, La femme à la fenêtre, vient d’être adapté sur Netflix avec Gary Oldman et Julianne Moore.

            Ragnar Jónasson nous a donné rendez-vous dans le joli pavillon blanc Idno qui surplombe de lac Tjörnin, pour parler de son livre, et de celui qu’il compte écrire avec la Première ministre islandaise, Katrín Jakobsdóttir.

 

Le Point : L’Islande nous paraît déjà fort lointaine et isolée, mais vous avez décidé de repousser encore plus loin votre intrigue. Pourquoi ?

Ragnar Jónasson : je voulais prendre une personnage de la ville, Reykjavík, et lui faire expérimenter le dépaysement, l’isolement, un tas de choses étranges, loin de sa zone de confort. Alors j’ai pensé qu’il me fallait un tout petit endroit, par contraste avec Reykjavík, et très éloigné. Si vous tirez une ligne droite sur la carte depuis la capitale, d’un océan à un autre, c’est le point le plus éloigné, le bout du monde.

C’est un endroit inatteignable, mais bien réel ?

Oui, Skalar existe ! J’ai choisi ce village parce qu’il est réel, mais aussi parce qu’il disparaît , en quelque sorte... Parce qu’il a été un petit village, durant le Seconde guerre mondiale, et avant, avec beaucoup d’histoires, que j’ai essayé de raconter dans le livre, certaines vraies, d’autres inventées – mais aussi, et c’est ce qui me fascine, parce que c’est aujourd’hui une sorte de village fantôme.

Vous êtes-vous déjà rendu à Skalar ?

Oui, j’y suis allé pendant que j’écrivais le livre. C’est un long voyage. Le vol est long, ensuite, il faut conduire au moins trois heures, aussi loin que va la route. Lorsque vous ne pouvez plus aller plus loin, vous êtes arrivé. Et ça procure pas mal d’émotions parce que quatre ou cinq maisons sont encore debout. Elles sont en ruine, sans toit, mais bien là, et vous pouvez entrer à l’intérieur.

Après le village de Siglufjörður, celui de Skalar, qu’est-ce qui vous plaît dans ces endroits isolés ?

J’aime la puissance de l’isolement dans mes histoires, parce que l’état d’esprit, les réactions des gens ne sont pas les mêmes selon qu’ils sont 10 ou 100 000. Et puis il y a ce côté très « Agatha Christie » bien sûr [avant de devenir romancier, Ragnar Jónasson a traduit l’œuvre de la Britannique en islandais, NDLR], le fait que dans un lieu clos, tous soient suspects et qu’il faille interroger la psychologie de chaque personnage.

Prendre une enseignante, Una, pour mener l’enquête, plutôt qu’un policier, qu’est-ce que cela vous a apporté ?

De la fraîcheur ! Il y a trop de policiers dans les polars – y compris dans les miens. Et c’est normal, c’est plus facile. Si vous voulez une enquête sérieuse, il vous faut quelqu’un qui soit au plus près du crime, généralement un policier ou un avocat. Mais cette fois, c’est juste une personne normale. Alors elle est inquiète, surprise, elle ne saisit pas ce qui se passe, mais pour comprendre, elle va devoir agir en détective. Et puis, comme elle vient d’arriver, elle apprend à connaître tout le monde en ville, mais comme personne ne l’aime, et qu’elle ne sait pas pourquoi, elle pense qu’elle se fait des idées, que son imagination lui joue des tours. Elle extrapole, ou peut-être pas. Mais ça, je ne peux vous le raconter sans spoiler...

Una voit et entend des choses qu’elle ne devrait pas. On pense à Je sais qui tu es, d’Yrsa Sigurðardóttir, roman formidable, brillamment adapté au cinéma en 2017 sous le titre Les fantômes du passé. Les fantômes font-ils partie du patrimoine islandais ?

Non, pas exactement. Pour ma part, ce n’est pas une histoire de fantômes. Disons plutôt que me suis amusé à travailler l’idée du mystère à la façon des films de fantômes. Mais en Islande, il y a une forte croyance au surnaturel, ou quelque chose que l’on pourrait qualifier de tel, de ce que vous ne pouvez pas voir, mais en lien, très fort, avec la nature. Nous vivons dans un pays au climat extrêmement dur en hiver et tout le monde doit s’y habituer. Les gens d’ici sont profondément attachés à la terre qu’ils préservent depuis des générations et veulent transmettre aux générations futures.

Quels sont vos projets ?

Deux séries télé, avec capitaux américains, mais avec des réalisations sur le sol islandais. Il s’agit d’une adaptation de la série Hulda par CBS et d’une création originale produite par Warner Bros. Et puis je vais écrire un roman policier avec Katrín Jakobsdóttir, la Première ministre.

C’est extraordinaire d’écrire avec la Première ministre, que l’on sait être une grande fan de polars. Où en êtes-vous de l’écriture ?

Nous avons à peine commencé ! Katrín Jakobsdóttir a un emploi du temps chargé mais je lui fais confiance, c’est une femme brillante et elle est très motivée. L’intrigue se déroulera à Reykjavík en 1986. C’est une année passionnante au cours de laquelle a été lancée la première station de télévision et de radio privée, où l’on a assisté à l’inauguration du premier centre commercial du pays, et qui a vu se réunir Reagan et Gorbatchev, au fameux sommet de Reykjavík. L’intrigue tournera autour d’une personne disparue trente ans plus tôt, mais nous n’en sommes qu’au début, il faudra attendre sa parution en 2023 pour en savoir plus !

Ragnar Jónasson