Indriðason, tempête de gènes

Indriðason, tempête de gènes

Article de Libération.fr, par Sabrina Champenois, le 4 février 2021

Avec La Pierre du remords, l’auteur islandais poursuit son autopsie des liens de sang, avec deux quêtes parallèles, celle d’une mère et celle d’un fils.

La famille est un thème clé de l’œuvre d’Arnaldur Indriðason. Il est vrai que son pays, l’Islande, est si faiblement peuplé, que tous les habitants (350 000) sont, dit-on, peu ou prou liés. Et la filiation détermine leurs noms de famille, son (fils de) ou dóttir (fille de) venant compléter les prénoms de leurs pères. Indriðason, par exemple, est le fils du journaliste et cérivain Indriði G. Þorteinsson. Mais ces aspects fusionnels sont aussi facteurs d’éruptions, quasi volcaniques en écho la nature islandaise, suggère l’écrivain qui met régulièrement en scène le spot à touristes en décor imprévisible, hostile, dramatique. Des adjectifs qui conviendraient parfaitement à ce meurtre qui ouvre La Pierre du remords, son nouveau livre : une dame sans histoires, cancéreuse en fin de vie, est retrouvée étouffée par un sac en plastique.

Pathos à mini-doses

Qui pouvait en vouloir à ce point à la discrète et serviable Valborg ? Ou a-t-elle été assassinée par simple cupidité, au cours d’un cambriolage qui aurait mal tourné ? Modeste employée qui venait de prendre sa retraite, elle disposait étonnamment d’une grosse somme d’argent. Mais pourquoi gardait-elle ce numéro de téléphone, celui d’un ex-flic dont elle avait sollicité l’aide pour retrouver son fils placé à la naissance, avec son accord ? Ce policier à la retraite est Konráð, personnage récurrent d’Indriðason, qu’il développe en parallèle de la saga autour d’Erlendur Sveinsson qui l’a rendu célèbre. Ils partagent la propension à être taiseux et mélancoliques. Le remords du titre est multiple. Celui de Konráð, pour commencer : il n’a pas donné suite à la demande de Valborg ; elle l’avait pourtant relancé à plusieurs reprises. Il se souvient parfaitement de « son visage doux, son front haut et intelligent, et la courbe parfaite de ses sourcils bruns », et de sa propre brutalité – « Pourquoi avez-vous abandonné votre enfant ? » Elle n’avait pas voulu répondre : « Je ne vois aucune raison de le faire puisque vous n’avez pas l’intention de m’aider. » Découvrir la cause de l’abandon, tout à fait compréhensible, va accroître le remords de Konráð, mais aussi sa détermination à élucider l’assassinat. Elle « avait voulu savoir ce qu’était devenu son enfant, ce qu’il faisait et où il était. […] Elle avait imaginé qu’il tenterait de la retrouver, mais cela n’avait pas été le cas. » Indriðason a le chic pour les phrases lapidaires mais crève-cœur, le pathos à mini-doses. Une mithridatisation l’air de rien, presque laborieuse. Mais le résultat est clair comme de l’eau de roche. L’être humain est complexe, ambivalent, contradictoire, jusqu’au vertige : voilà ce que martèle en sous-main, et non sans fatalisme, la bibliographie métronomique d’Indriðason, pourvoyeur d’un roman par an.

La complexité de l’être humain fait aussi que Konráð, en parallèle de sa quête de vérité sur le meurtre insensé de Valborg, persiste à vouloir savoir qui a tué son propre père. Lui était un salaud accompli. « Son existence avait été jalonnée d’infractions et de délits en tout genre, il avait purgé plusieurs peines de prison et passé son temps à fréquenter le rebut de la société. Sa vie de famille ne valait guère mieux, il buvait, il était violent et il y avait aussi ce que Konráð n’avait appris que bien plus tard : les abus. Les derniers échanges entre le père et le fils avaient été pleins de haine et de colère parce que la mère de Konráð lui avait enfin dévoilé la vérité. » Le père a fini une nuit dans une mare de sang, devant les abattoirs de Reykjavík. « Son assassin ne lui avait laissé aucune chance de se défendre. » Ils étaient nombreux à lui en vouloir, dont ces pauvres gens qu’ils arnaquaient avec l’aide d’un médium, en leur faisant miroiter un contact avec un être cher disparu. Mais Konráð persiste à vouloir savoir, quitte à réactiver sa propre honte d’avoir eu un tel père. Le plus douloureux pourrait être de na pas savoir d’où l’on vient, dit Indriðason en cartographe sobre mais compassionnel de nos destinées.

Arnaldur Indriðason Konrað