Interview 2018 d’Éric Boury pour Passages des Ombres

Interview 2018 d’Éric Boury pour Passages des Ombres

Bepolar.fr, 7 mai 2018

Eric Boury est traducteur de romans islandais. Il suit notamment Arnaldur Indriðason depuis de nombreuses années et il est de nouveau à la manœuvre pour Passages des Ombres. Interview...

BePolar : Y’a-t-il des spécificités, ou des difficultés particulières avec Arnaldur Indriðason ?
Eric Boury : Tout livre est une difficulté particulière. On ne traduit pas seulement des mots mais une histoire, un ton... Il faut rester au plus proche du texte mais aussi du français, savoir s’en éloigner de temps en temps mais pas trop... Arnaldur a un style simple et direct, sans fioriture. Il ne fait que très peu d’envolées lyriques. Elles sont d’autant plus importantes lorsqu’elles existent.

BePolar : Comment rendre ce style en français ?

Eric Boury : On essaie de traduire un esprit et un style mais parfois, cela ne fonctionne pas en français. Il y a un nécessaire travail de lissage. L’islandais est une langue qui a très peu évoluée depuis le moyen âge et tous les écrivains sont intoxiqués (au sens où ils ne s’en rendent pas compte) par la poésie et les sagas. Ces dernières ont un style très particulier, resserré, assez sec. C’est comme si on parlait encore le français du XIIIème siècle avec des racines latines ou grecs et aucune anglo-saxonnes. Il y a des formulations parfois figées que l’on retrouve dans les romans comme « il faut maintenant rapporter que ». Heureusement Arnaldur n’en abuse pas trop. Et puis une grande phrase peut en devenir trois en français, ou inversement. Par exemple « L’homme ouvrit la porte. Il avait les cheveux bruns hirsutes et des yeux bleus. Il referma la porte aussitôt. Il l’a rouvrit. Il avait un grand nez. » En français cela semble décousu mais pas du tout en islandais.

Chez eux, on a toujours l’impression que c’est écrit au fil de la plume, de manière très fluide, comme les sagas. En vérité, c’est très difficile de donner cette impression. Arnaldur Indriðason excelle dans ce domaine. C’est un immense écrivain.

BePolar : Y’a-t-il un plaisir à suivre un auteur de roman en roman ?

Eric Boury : Oui tout à fait. J’ai traduit 13 ou 14 romans d’Arnaldur Indriðason. En ce moment, je travaille sur son premier roman à paraître chez Métailié. Je me souviens qu’à sa sortie en Islande, j’avais été époustouflé. Et aujourd’hui, en me repenchant dessus, c’est une évidence : dès les premières lignes on voit que c’est un immense écrivain. Son génie éclate. C’est assez jouissif.

BePolar : Quelles sont ses qualités des polars d’Arnaldur Indriðason.

Eric Boury : Il a une plume, un style, une manière géniale de planter le décor. Il est simple, efficace et direct, mais surtout parlant. Il ne va pas s’embêter à décrire pendant dix pages une pièce si ça ne parle pas au lecteur, ce qui permet l’émergence d’une forme de poésie de la simplicité. Il n’évoque par exemple que très rarement des sentiments mais quand il le fait, c’est d’autant plus fort. Autre atout, la structure de ses romans est toujours impeccable. Dans Passage des ombres, vous avez le temps présent et l’époque de la deuxième guerre mondiale avec deux enquêtes qui se répondent et s’entremêlent. Et c’est parfaitement maîtrisé. Arnaldur Indriðason sait exactement quand il faut arrêter une intrigue pour tenir son lecteur en haleine. Enfin, il y a aussi le regard qu’il porte sur la société islandaise qui est redoutablement pertinent. Ancien journaliste et étudiant en histoire, il dénonce en montrant, sans faire de longs discours. Par les actions de ses personnages, par ses descriptions, il met le doigt là où ça fait mal. Pour chaque roman il travaille autour d’une thématique : l’enfance maltraitée et l’homophobie dans La Voix, les recherches génétiques dans La Cité des jarres...

BePolar : Et pour Passages des ombres ?

Eric Boury : Il parle de la seconde guerre mondiale, qui a fait entrer l’Islande dans le XXème Siècle. En 1940, Reykjavík ne compte que quelques dizaines de milliers d’habitants. D’un seul coup, 40 000 soldats britanniques puis américains à partir de 1942 débarquent et s’installent. Il y a quasiment autant de soldats que d’Islandais dans la ville ce qui amène de grands changements. Par exemple, le chômage disparaît aussitôt en raison des besoins de l’armée. Avec ensuite la séparation avec le Danemark en 1944, le plan Marshall à la sortie de la guerre, et l’adhésion à l’Otan en 1949 (avec une base américaine qui restera jusqu’en 2006), le pays subit un bouleversement en quelques années, se dotent d’infrastructures routières importantes, d’aéroports etc. L’Islande est passée du statut de nation la plus pauvre d’Europe à celui de pays le plus riche par habitant. Ce conflit est donc un événement majeur pour la société islandaise et Arnaldur Indriðason en parle brillamment.

BePolar : Sur le bandeau, on lit « Tu diras que c’était les elfes ». C’est une expression courante en Islande ?
Eric Boury : Les elfes font partie de l’univers mental des islandais. Certains y croient vraiment, d’autres pas forcément mais pensent que ce n’est pas nécessaire de remettre leur existence en cause. Et c’est la même chose pour tout un tas d’aspects surnaturels qui font pour eux partie de leur quotidien. Cela correspond bien aux paysages et à la société paysanne de l’Islande, dans laquelle on habite le monde et on le fait habiter par des créatures qui nous ressemblent un peu, mais pas totalement. Évidemment, les croyances sont parfois bien pratiques et certains en jouent.
Arnaldur Indriðason avait déjà évoqué cette mentalité, notamment sur les disparitions. L’Islande étant un pays à la météo capricieuse, les voyages ont longtemps été dangereux et les disparitions courantes. Et on ne cherchait pas forcément plus loin lorsque quelqu’un disparaissait. Là encore, cela peut être bien pratique parfois...

 La référence aux elfes est permanente. Dans cet esprit, si « Tu diras que c’était les elfes » n’est pas une expression courante en islandais, elle fait pleinement sens. Et accuser les elfes évite de chercher les coupables.

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