Interview d'Arnaldur Indridason – Passeur d'Islande - 25/02/2008

Interview d'Arnaldur Indridason – Passeur d'Islande

 

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.lefigaro.fr. Merci à Eric Boury pour sa traduction - 25/02/2008

En plus d'être un écrivain remarquable, Arnaldur Indridason a été le catalyseur de la "nouvelle vague" des auteurs islandais, entraînant dans son sillage Arni Thorarinsson ou Jón Hallur Stefànsson, ouvrant les portes de l'Europe à des polars originaux, lunaires, dans lesquels le temps s'écoule précieusement.

Depuis La cité des jarres, véritable point de départ de l'exportation dans toute l'Europe d'une littérature policière islandaise à la force jusque-là insoupçonnée, Arnaldur Indridason a su à chaque fois surprendre, intriguer, marquer son lecteur. Du magnifique et émouvant La femme en vert au sinistre La voix, lugubre et glacé, jusqu'au dernier L’homme du lac qui lorgne vers le roman d'espionnage, l'écrivain islandais bâtit pierre après pierre une œuvre remarquable à la noirceur pénétrante. L'intrigue policière n'est ici qu'un prétexte pour mettre en scène un monde gangrené par un passé lancinant, troublant, qui nous hante longtemps une fois le livre refermé.

Comment êtes-vous devenu auteur de romans policiers ?

Peut-être que ce désir d'écriture sommeillait en moi depuis longtemps... Je suis devenu écrivain plutôt tard, j'avais environ 35 ans quand j'ai commencé. Dans ma tête trottaient déjà plusieurs idées avec lesquelles j'aimais jouer, dont une qui me plaisait particulièrement, si bien que j'ai fini par me demander comment on faisait pour écrire un livre. Alors je me suis lancé, j'ai décidé de le découvrir par moi-même. Ça s'est bien passé, et je me suis lancé à fond dans ce nouveau travail, avec beaucoup de plaisir.

Y a-t-il des livres qui vous ont donné envie d'écrire ?

Je ne sais pas si les écrivains que j'aime ont eu une réelle influence sur l'envie que j’aie pu avoir d'écrire. Cependant, les deux auteurs auxquels je fais systématiquement référence sont Maj Sjöwall et Per Wahlöö, deux écrivains suédois qui ont imaginé, dans les années 1960, les aventures de l'inspecteur Martin Beck.

Lorsque nous l'avions rencontré il y a quelques semaines, votre confrère Arni Thorarinsson racontait combien il était difficile d'être un écrivain de romans policiers en Islande. Lorsque vous avez débuté, l'establishment vous regardait d'un œil mauvais. L'avez-vous aussi ressenti ?

Je suis tout à fait d'accord avec Arni. Il y a deux raisons qui expliquent l'absence de tradition policière en Islande. L'une tient en ce que les gens, y compris les écrivains, considéraient les histoires policières comme des mauvais romans. En fait, ils ne les considéraient même pas comme des romans, ce qui explique qu'à nos débuts, Arni ou moi avons eu du mal à nous imposer. La deuxième raison, c'est que beaucoup d'Islandais ont longtemps cru en une sorte d'innocence de leur société. Très peu de choses répréhensibles se produisaient, et le peu de faits divers ne pouvaient pas donner lieu à des histoires policières. Finalement, quand j'ai commencé à écrire, je n'ai pas pensé à tout ça. Je n'ai même pas réfléchi au fait que j'allais écrire un roman policier. Si j'avais commencé à écrire en y pensant, je n'aurais peut-être jamais démarré, j'aurais eu peur des réactions. Il a fallu beaucoup d'énergie pour résister à la pression contre le mainstream, pour remonter le courant de ce cliché sur les romans policiers.

L'intrigue de 'L'Homme du lac' est encore prétexte à un voyage dans le passé, comme dans tous vos autres romans, puisque l'enquêteur Erlendur trouve un squelette vieux de 40 ans. D'où vous vient cette obsession pour le passé ?

Je suis un grand admirateur des squelettes, surtout ceux qui sont à l'extérieur des cimetières (Rires). Je m'intéresse aussi aux squelettes qui collent aux basques des vivants. Ce qui m'intéresse le plus, ce sont les "squelettes vivants", pourrait-on dire. Mes romans traitent de disparitions, mais ils ne traitent pas principalement de la personne qui a disparu, plus de ceux qui restent après la disparition, dans un état d'abandon. Je m'intéresse à ceux qui sont confrontés à la perte. Ce sont ces gens-là que j'appelle les "squelettes vivants" : ils sont figés dans le temps.

Un bon cadavre tout frais, ça ne vous intéresse pas ?

Je suis ouvert à tout. Je l'ai déjà fait une fois, dans La cité des jarres. Mais j'aime beaucoup remonter le temps, et envoyer mes personnages sur les traces du passé. J'aime exhumer des événements oubliés. Le temps en tant que concept est quelque chose qui m'intéresse énormément - la manière dont le temps passe, mais aussi son influence, les conséquences de son passage sur nos vies. J'aime déceler les liens entre une époque et une autre. Evidemment, la thématique du temps est une partie très importante des histoires que je raconte, que ce soit son pouvoir destructeur ou son pouvoir de guérison qu'il peut avoir. Même si dans La Femme en vert, Erlendur déclare que le temps ne guérit aucune blessure.

Vous poussez vos personnages à l'extrême, à l'image d'un Erlendur torturé par son passé et une fille junkie. Un personnage heureux n'aurait pas d'intérêt pour vous ?

En tant qu'auteur, je ne m'intéresse aucunement au bonheur. "Les gens heureux n'ont pas d'histoire", comme le résume le proverbe. Le bonheur se suffit à lui-même, il n'y a rien à en dire. Voilà pourquoi je préfère traiter de la souffrance et des conditions qui l'ont engendrée.

L'Homme du lac sort de l'Islande pour aller jusqu'en Allemagne. Pourquoi cette histoire de Stasi, ainsi que ce pan peu connu des relations islando-socialistes, vous ont-ils intéressé ?

D'abord, j'avais envie d'écrire un roman d'espionnage islandais. D'autre part, j'avais envie d'écrire un roman qui se produisait pendant la guerre froide. Je fais partie de la génération qui a vécu pleinement la guerre froide : nous vivions dans une situation où la guerre nucléaire était une menace qui pesait constamment au-dessus de nos têtes. Mon enfance s'est déroulée au milieu de cette confrontation Est/Ouest. En plus, j'ai été élevé dans ces histoires d'espionnage, même si officiellement l'histoire de l'Islande n'est pas très liée à ces histoires. En revanche, nous avons dans notre histoire récente un événement connu, la mystérieuse découverte d'engins d'écoutes russes dans le lac Kleifarvatn en 1973. C'est sans doute cet événement-là qui a allumé l'étincelle aboutissant à ce roman… Toutefois, je considère ce roman avant tout comme une histoire d'amour. Et, sur un mode un peu ironique, comme l'histoire de la nouvelle voiture d'Erlendur.

Le roman possède un rythme original, puisque l'enquête s'étale quasiment sur un an. La tension, les poursuites et les coups de théâtre ne correspondent pas à votre définition du polar.

La raison de cette temporalité distendue est, je pense, due au fait que je m'intéresse avant tout aux personnages. Je ne mets pas du tout l'accent sur un roman à rebondissements où une bombe doit exploser toutes les dix pages pour relancer le suspense. Ce qui m'intéresse, c'est de plonger dans la vie des gens. Dans leur tête. En faisant ça, je crée un personnage que le lecteur va avoir envie de connaître. Et si je m'y prends bien, ce qui va maintenir l'intérêt du lecteur, c'est l'intérêt qu'il porte aux personnages, pas les événements. Si le lecteur ne s'intéresse pas aux personnages, il n'y a aucun intérêt à raconter une histoire.

On connaît peu l'Islande en France, hormis à travers quelques clichés. Avez-vous conscience que c'est par vos écrits que l'on découvre ce pays ? Y pensez-vous quand vous écrivez ?

J'en ai conscience, mais je ne le prends pas en compte. J'ai toujours écrit mes livres pour 300.000 personnes, les 300.000 Islandais. Même depuis que mes ventes ont dépassé le cadre de l'île, j'écris la société telle que moi je la vois. Je crois que je deviendrais un auteur affreusement mauvais si j'essayais de me conformer à l'image que les étrangers ont de l'Islande, ou au contraire de la contredire. A ce moment-là autant travailler pour le ministère du Tourisme… (Rires) Je ne pense pas que mes livres soient une critique de la société islandaise. Par exemple, dans La voix, une partie de la population a des préjugés contre les homosexuels : cela n'existe pas vraiment en Islande. Les homosexuels ont tous les droits qu'ils demandent institutionnellement, et la population se fiche de la sexualité. Je ne m'inquiète donc pas de l'image que je peux donner de mon pays.

Vous connaissez un beau succès dans toute l'Europe, et vous avez remporté de nombreux prix littéraires. Est-ce que cela a changé votre manière d'écrire ?

Je suis extrêmement fier d'avoir remporté ces prix, et très content de la manière dont mes livres ont été accueillis en France. Je viens d'une petite île du nord de l'Atlantique, et quand on sait que quelque chose qui vient de cette petite île va parcourir de longues distances, s'ancrer dans d'autres pays, être lu, on ne peut qu'être fier. Mais ça nous rend aussi humbles quand on pense à la richesse et à l'ancienneté de la culture islandaise, et l'influence qu'elle a eue sur nous.

Vous êtes déjà en train d'écrire votre prochain roman ?

Je suis en train d'écrire le 9e livre avec Erlendur, et je sais qu'il y en aura encore quelques autres. Une bonne règle, paraît-il, est qu'il ne faut pas faire plus de 10 livres avec le même personnage. Mais je pense qu'il y en aura plus, j'ai encore pleins d'idées avec lui. Alors tant pis pour la règle...

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau