Le Filet, une mère en prise avec le trafic de drogue

Le Filet, une mère en prise avec le trafic de drogue

Par Karen Lajon 01/03/2018 -  lejdd.fr

 

LA VIE EN NOIR - Dans "Le Filet, Lilja Sigurðardóttir raconte l'histoire de Sonja, contrainte de transporter des valises de drogue pour pouvoir continuer à voir Tómas, son petit garçon.

Il est inutile d'essayer de fixer un rendez-vous à Reykjavik. Mère nature vous rappelle à l'ordre: le maître des lieux dans le coin, c'est elle. C'est ainsi que n'aura pas eu lieu mon face à face avec la pétillante Lilja Sigurðardóttir, auteur de polar islandais. L’interview se fera assez comiquement par Skype, de ma chambre d'hôtel à son domicile en banlieue de la capitale, toutes deux coincées à cause d'une féroce tempête. Après tout, ce pays fort de 360.000 habitants avait mis la planète entière à ses genoux à cause d'un volcan en fusion, il y a deux ans. Verrouillant ainsi l'espace aérien européen et fichant une pagaille aussi impressionnante que celle du 11 septembre 2001. L'Islande vit au rythme du temps et des saisons, d'un froid généreux et d'un réchauffement climatique (si si) qui a entraîné des inondations inédites à Reykjavik, ces jours derniers.

La romancière sort son deuxième roman Le Filet, traduit en Français, et qui correspond à son troisième en Islandais, "les précédents n'ayant pas marché" de son propre aveu. Deuxième volume d’une trilogie qui a démarré avec Piégée, sortie l’an dernier en France chez Métailié, et qui nous faisait découvrir deux jeunes femmes, Sonja et Agla, pas forcément toujours sympathiques mais atypiques. "Un couple de lesbiennes, on peut dire que ça me parlait, dit en riant, la jeune femme. Cheveux courts et blonds, grosse bague à la main droite, Lilja aime être connectée à ses personnages. Elle lève le bras et là, on les voit ses tatouages spectaculaires. Une tête de mort en couleur et des signes magiques islandais qui lui apporteraient force et protection. Au pays des aurores boréales et du marcassin à la sauce myrtille, on a un gros tropisme tatouages comme dans le reste du monde scandinave. Fast food à gogo, hyper connectés, smoothie nature, en veux-tu en voilà, qui cohabitent avec les KFC et autres infâmes Friday's restaurants, les Islandais n'ayant pas l'air d'être à un paradoxe près. Dans cet entre deux mondes, le polar islandais émerge en force et la dame Sigurðardóttir tient sa place.

 

Les droits du livre ont été achetés par Hollywood

A vitesse grand V. Rythme soutenu, histoire contée sur le mode cinématographique. Hollywood aurait flairé le bon filon et déjà acheté les droits. L’idée de départ du roman vient de la propre expérience de l’auteur à l'aéroport, tentant d'introduire en douce des aliments au gré de ses voyages. "J’avoue que j’ai passé très souvent du fromage dans ma valise, alors que c’est interdit, dit-elle en riant, dans la langue de Shakespeare et en roulant les R. Et évidemment j‘ai fini par me faire prendre pour des saucisses. Les douaniers m’ont collé une amende mais j’ai commencé à réfléchir à leur métier, à les observer." L’aéroport de Keflavik est vital pour les Islandais cernés par les eaux. Pas très grand, il vomit chaque jour des milliers de touristes en mal de nature tourmentée. Pour le peuple islandais, il incarne presque une porte qui conduirait vers la liberté. Le personnage du douanier Bragi est né. La pierre angulaire, discrète, mais significative du roman. Mais pour animer Bragi, il lui fallait créer une figure forte. Ce sera Sonja, maman d’un petit Tom qu’elle a eu avec un avocat, Adam, qui a tourné véreux et dangereux. Le divorce passe mal, le type est violent. Problème, il a obtenu la garde du garçonnet de 9 ans.

Une mule en mode bourge

Justement, c’est ce qui va attirer l’attention du douanier, ce look de femme d’affaires trop propre sur elle. Pas courant les mules de ce genre qui trimbalent de la cocaïne. D’ordinaire, ce sont de jeunes femmes facilement repérables. Il se trouve que Bragi est proche de la retraite et a besoin de cash pour sa femme malade. "J’aime bien cette idée que des gens bien à la base sont fauchés par le destin et font une sorte de choix obligé : le crime. Intervient alors la façon dont ils vont le justifier aux yeux des autres et surtout à eux-mêmes."

Reste un autre personnage, une femme, Agla. Banquière de son métier. Donc escroc. "Je me suis servie de la crise financière de 2008 dans notre pays. Nous avons été ébranlés, c’est comme si on sortait de notre torpeur, que notre naïveté s’effondrait. Ce fut une période très noire, il y a eu des moments de violence inédite, ce fut vraiment un tournant et je me suis dit que c’était en revanche un bonne période pour commencer un livre." Sur fond de trafic de drogue et de krach boursier, ces deux femmes Sonja et Agla vont se croiser. 

Dans ce deuxième volume, Le Filet, Sonja a pris la poudre d’escampette et est partie se planquer aux USA avec son fils. Grossière erreur, comme si Adam n’allait pas la retrouver. Retour à la case départ, allers-retours aériens, la valise chargée de coke. Lilja Sigurðardóttir est une jeune femme speed, elle mène son intrigue tambour battant, on respire peu, les grands espaces islandais sont loin, elle décrit un univers urbain grignoté par le progrès et tout ce qui va de travers. Mais cette ancienne inspectrice des écoles a pris le virage du succès et compte bien ne pas le lâcher. Une âme de "punkette" à 46 ans avec des histoires à l’avenant. Comme celle de son fils d’accueil qu’elle attend ce soir-là à dîner. "Oui c’est un peu bizarre, mais il y a quelques années, on a dépanné une amie qui est partie aux USA et qui nous a laissées son fils. Elle devait revenir au bout d’un et en fait elle n’est jamais rentrée. On a élevé son fils qui est un peu le nôtre maintenant et qui est et va très bien!" Elle s’amuse de voir que l’Allemagne ou la Norvège par exemple n’ont pas encore voulu de ses livres. "A cause de mes deux héroïnes lesbiennes. La France et l’Angleterre, no problem."