Les contes froids d’Arnaldur Indridason

Le blogueur d’actualité Sylvain Rakotoarison (rakotoarison.over-blog.com) a publié un article sur Arnaldur Indridason, le 28 janvier dernier, repris sur le site culturel Agoravox (agoravox.fr). L’article est accompagné d’extraits de romans du « maître » du polar islandais, dans le but de susciter des envies de lecture.

« Elle quitta la paillasse, enfila sa culotte et son soutien-gorge, fit glisser sa robe par-dessus ses cheveux bruns qui retombaient en boucles sur ses épaules et la lissa du plat de la main en le regardant de ses grands yeux interrogateurs auxquels rien n’échappait, et qui devinaient tant de choses. » (Dans l’ombre, 2015).

NB: Afin de ne pas dénaturer les propos de l'auteur, j'ai publié, ci-dessous, l'article tel qu'il a été rédigé, malgré les quelques approximations syntaxiques, notamment la ponctuation. Bien que le fond soit parfois maladroit (voire même difficilement compréhensible par endroit), la substance est intéressante comme résumé des romans d'Arnaldur Indridason, même si elle a tendance à occulter la série phare de l'auteur - la série Erlendur - pourtant élément essentiel de l'ensemble de l'œuvre.

Le romancier islandais Arnaldur Indridason fête ses 60 ans ce jeudi 28 janvier 2021. Depuis 1997, Arnaldur Indridason est l’un des auteurs de polars les plus populaires d’Islande, et ce n’est pas une mince affaire car les romans policiers sont rarement considérés comme de la haute littérature.

C'est même clair : le peuple islandais est un peuple insulaire très particulier et plutôt pacifique. L'idée d'être le lieu de romans policiers signifierait que l'île serait une terre d'insécurité. Et pourtant, Arnaldur Indridason, comme quelques autres confrères, a carrément initié un style très particulier, le polar islandais, très apprécié non seulement des Islandais mais des Européens et des Américains. Vu la faible population, l'Islande concentre donc une forte densité d'auteurs de polars !

Au-delà des "classiques", j'ai deux sources pour connaître de "nouveaux" auteurs ("nouveaux" pour moi, bien sûr) : la prescription par un ami, se connaître permet des recommandations intéressantes et pertinentes, et le hasard, ou plutôt, le hasard savemment aidé par un libraire. Car c'était par cette seconde méthode que j'ai "connu" Arnaldur (en Islande, il est traditionnel de s'appeler par son prénom, même lorsqu'on a une relation très distante). Un libraire me l'a presque imposé à ma vue et je me suis laissé tenter il y a quelques années. C'est ce qui est impossible de faire dans une librairie électronique du genre d'Amazon : on ne peut pas tomber par hasard sur un auteur, par une couverture qui flashe, par quelques premières lignes percutantes... Sur internet, il faut déjà avoir une idée très précise de ce qu'on veut, or, moi, pour lire, découvrir de nouveaux auteurs, je n'ai aucun a priori. D'où l'utilité du libraire "physique".

Si le joyeux Arnadur Indridason n'est pas du tout son héros de polar, à savoir un vieux policier solitaire qui a de quoi ruminer ses malheurs passés, parfois enfouis, il fait une présentation dynamique de son île, l'Islande, la différence entre la capitale Reykjavik et les petits patelins très paumés au fin fond de la campagne ou du bord de mer. On a parfois un peu froid en lisant ses romans mais c'est simplement parce que le chat est parti et est allé boire.

Qui dit polar dit évidemment crimes, et il y en a plein chez Arnaldur Indridason. Et pas forcément ceux qu'on imagine. Par exemple, il a écrit une petite série assez angoissante sur l'Islande pendant la guerre. Les nazis voyaient les Islandais comme le peuple "pur" de Vikings, ceux qui n’ont pas été dénaturés par des "impurs" comme les Allemands. Ils avaient même quelques idées d’expérimentation pour distinguer "scientifiquement" la pureté aryenne. Mais après quelques premières études, les nazis ont été vite déçus car ils se sont surtout aperçus que les Islandais étaient… comment dire ? un peu comme des ploucs pour les urbains, et ils ont laissé tomber leurs projets islandais.

D'ailleurs, ils ne pouvaient pas faire autrement. Les Britanniques ont rapidement occupé l'île puis, pendant la guerre, ont transféré son administration à l'armée américaine. Inutile de dire que les troupes américaines n'étaient pas considérées comme les bienvenues, et au-delà de l'aspect politique et historique, il y a quelques histoires sordides de soldats américains qui ont pris un peu trop leur aise avec de jeunes filles islandaises... ou pas ? (je laisse courir le suspense).

Il y a d'ailleurs dans ces romans quelques subtilités remarquables entre soldats britanniques et soldats américains, tous les deux en mission en Islande, l'île étant considérée comme un lieu stratégique pour la marine, un lieu de logistique pour les sous-marins (mais des deux camps, il était très dangereux de naviguer à l'époque). Il y a aussi l'interconnexion avec le Canada, certains Canadiens ont des origines islandaises et retournent dans l'île comme une sorte de pèlerinage personnel ou généalogique.

Plus généralement, dans les différentes histoires, beaucoup de personnages sont allés faire leurs études au Danemark, parfois en Suède ou en Allemagne. Le lecteur découvre ainsi par ces polars, c'est d'ailleurs le but des romans policiers, du moins de leur lecture, la vie islandaise, la civilisation, le froid du climat mais aussi la chaleur des foyers. Il y a d'ailleurs souvent une carte de l'île avec les principaux lieux de l'histoire pour mieux situer. Parfois, le tracé d'une route rapide qui n'existait pas tout de suite et qui montre des régions complètement enclavées par le froid, la neige, le gel. Une vie parfois très précaire, rude, usante, épuisante. Loin du mode de vie "moderne" de la jeunesse de Reykjavik.

Bien entendu, au-delà du contexte environnemental, il y a l'humain, et comme la plupart des bons romans policiers, la descritpion psychologique des personnages prend une part importante et permet d'avoir une vision un peu plus nette de ce qu'est l'humain, dans sa noirceur mais aussi dans sa candeur.

Je crois n'avoir lu qu'environ la moitié de la production d'Arnaldur Indridason, la plupart de ses romans sont traduits en français par Eric Boury directement de l'islandais (et pas de l'anglais, je pense nécessaire de préciser), avec parfois quelques notes culturelles pour comprendre ce que désigne tel ou tel objet.

A la veille d'un troisième confinement, n’hésitez donc pas à faire une OPA sur les rayons islandais de votre libraire préféré, vous terminerez l’hiver avec un peu moins de froid à l’âme…

 

Je propose ici quelques extraits pour donner "envie"...

 

Dans Les Fils de la poussière (1997), le premier roman, un personnage se souvient de son passé dans une école : « Quand j’étais à l’école primaire, on distribuait à tous les élèves des gélules d’huile de foie de morue. Avant ça, ils buvaient à la cuillère ou directement au goulot du flacon, mais beaucoup de mômes en avaient horreur et refusaient de l’avaler. Certains la vomissaient. Et ce n’était pas très hygiénique puisque les cuillères et les bouteilles passaient de bouche en bouche. On avait donc décidé de donner chaque jour à tout le monde une de ces gélules enrobées de sucre qui avaient plutôt bon goût. Chaque enseignant en avait toujours un bocal sur son bureau. Cela faisait partie de la politique sanitaire des écoles, politique qui a depuis longtemps disparu. Ces gélules appartenaient au quotidien de l’établissement au même titre que les carnets d’absences et la baguette de l’enseignant. On les adorait et, par gourmandise, on allait même jusqu’à en voler dans les bocaux sur les bureaux des professeurs. »

 

Dans Le Duel (2011), l'auteur évoque une étrge maladie qui pourrait faire penser au covid-19 : « Aucune maladie n’avait jamais affligé Marion jusqu’à l’âge de dix ans, à part quelques petits rhumes et de banales poussées de fièvre. Mais lors d’un automne particulièrement pluvieux et humide, une fièvre persistante se manifesta, assortie d’une toux et d’étranges douleurs dans la poitrine. Une quinte lui avait empli la bouche d’un goût de sang. Le paysan avait appelé le médecin qui avait traversé le ruisseau de la ferme sur son cheval noir par un jour de pluie glacé, vêtu d’un épais manteau et d’un chapeau dont les bords s’étaient affaissés sous le poids des gouttes. »

Un peu plus loin : « Ses paroles n’étaient empreintes d’aucune joie. Elle avait vaincu un ennemi qui avait failli l’abattre, mais au lieu d’afficher la joie ou la fierté du vainqueur, son visage exprimait une tristesse qui s’était installée autour des yeux et de la bouche, une mélancolie appelée à devenir plus profonde au fil des ans. »

 

Dans Les Nuits de Reykjavik (2012), cette description qui rappelle l’hiver : « Si la joie avait autrefois illuminé son regard, elle avait depuis bien longtemps déserté ses yeux gris et durs comme une falaise battue par les vents. »

Un peu plus loin, le silence : « Gustaf ne savait plus quoi dire, il avait beau chercher ses mots, il ne les trouvait pas. »

 

Dans Le Lagon noir (2014), Arnaldur Indridason raconte la découverte du corps ainsi : « Elle avait aimé s’enduire le corps, le visage, les cheveux et les membres avec cette boue d’un blanc grisâtre, persuadée qu’elle sentirait mieux, et avait immédiatement su qu’elle reviendrait là. Elle y était ensuite retournée régulièrement, chaque fois avec impatience. Elle posait ses vêtements sur la mousse. Comme il n’y avait aucune installation permettant de se changer, elle se tenait sur ses gardes, n’ayant pas envie d’être vue. Elle enfilait son maillot de bain sous ses vêtements avant de quitter son domicile et emportait une grande serviette pour se sécher. Le jour où elle découvrit le cadavre, elle s’était allongée dans l’eau laiteuse, enveloppée par une délicieuse sensation de chaleur et de bien-être, et avait commencé à étaler la boue déposée au fond dans l’espoir que les silicates et ces autres choses mentionnées par son médecin, les minéraux et les algues présents dans l’eau, la soulageraient. »

 

Dans Dans l’ombre (2015), l’auteur parle du métier de commercial qui pourrait s’appliquer aussi à la politique : « Les gens étaient plus ou moins doués pour la vente. Certains avaient beaucoup d’aplomb et d’assurance. Peu importait alors ce qu’ils proposaient, ils auraient pu faire acheter n’importe quoi à n’importe qui. Il arrivait que, bien plus que le produit, ils vendent leur propre personne, leur assurance, leur compagnie et même leur amitié, en tout cas l’espace de quelques instants. Les meilleurs d’entre eux n’abordaient la vente proprement dite qu’au moment de prendre congé de leurs clients. Ils feignaient alors de se rappeler tout à coup la raison de leur visite et avaient presque honte de mentionner, comme ça, en passant, qu’ils avaient en stock des imperméables et des robes importés directement de l’étranger. Ils agissaient plus ou moins comme si tout cela les concernait à peine : ils rendaient service à leurs hôtes en ouvrant leur valise pour en montrer le contenu. »

 

Dans La Femme de l’ombre (2016), une connexion Islande-Canada : « Thorson savait que les Islandais avaient toujours été une nation de littéraires, mais il avait très peu lu dans cette langue quand il vivait au Canada. »

Vérifier sa mort : « Il se rappelait aussi avoir vu son père affûter son rasoir peu après le décès de sa femme. Elle lui avait fait promettre que, si elle partait avant lui, il s’assurerait qu’elle était bien morte avant qu’on la mette en terre. Pour une raison que Flovent ignorait, elle avait toujours été claustrophobe et sa plus grande angoisse était de se réveiller dans son cercueil. Allongé sur son lit, il avait tenté de détourner le regard pour s’épargner la scène. Il se souvenait du scintillement de la lame quand, hypnotisé, il avait vu son père prendre le poignet de sa mère pour honorer sa promesse. »

Moralisateur amoral : « Ces gens n’ont aucune morale, assura-t-il, s’arrogeant le droit de les juger alors qu’il traversait cette lande en voiture avec une autre que sa femme. »

Mauvais moment : « Elle avait l’impression d’être assise à côté d’eux et d’observer la scène comme une simple spectatrice. Quand il l’entraîna dans la chambre, cette spectatrice attendit à la porte. »

Plus loin encore : « Ils avaient veillé avec Kristmann à effacer soigneusement toutes les traces, mais jamais ils ne pourraient les effacer de leur esprit. »

 

Dans Ce que savait la nuit (2017), ce dialogue :

« – Il doit nécessairement y en avoir d'autres, Ema. Je suis presque spur qu'on peut triompher de cette maladie.

– Non, avait-elle répondu, La seule manière de vaincre la mort est de l'accepter. »

Plus loin : « Elle était heureuse de pouvoir passer avec lui ce moment qui était en même temps une journée et l'éternité. »

Encore plus loin : « La nuit et les peurs qu'elle abrite l'envahissaient. Ainsi que les histoires tapies dans les ténèbres. »

Et je termine avec cette autre description  : « Konrad frissonna d'effroi. Les doigts glacés du vent jouaient avec le sac plaqué à la fenêtre, les froissements résonnaient dans l'atelier comme un requiem pour les souillés et les damnés. »

Arnaldur Indriðason