Les ombres éclairantes d’Arnaldur Indriðason

Article paru sur le site Le Temps.ch, le 6 octobre 2017.

Avec La Femme de l’ombre, le grand écrivain de polars islandais nous offre le deuxième tome de sa Trilogie des ombres. Un imbroglio mortifère sur fond de Seconde Guerre mondiale.

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L’amateur de polars doit souvent faire le deuil de ses héros fétiches. Et cela peut prendre du temps si le personnage est aussi attachant que le rugueux commissaire Erlendur d’Arnaldur Indriðason. Un homme un peu décalé, parfois dépassé par les progrès de son époque et que l’on avait quitté dans Etranges rivages, marchant «vers les pentes de la montagne» et retrouvant en imagination son frère mort. A-t-il survécu? On en doute. L’abandonnant à son destin, Arnaldur Indriðason a d’ailleurs choisi, dans les derniers ouvrages de sa série, de s’intéresser à la «préhistoire» de son personnage, notamment à ses débuts dans la police.

 

Anciens repères

Sursaut de loyauté? Nostalgie? Début 2017, à la parution de Dans l’ombre, le premier tome de la nouvelle Trilogie des ombres d’Indriðason, certains lecteurs se sont sentis encore orphelins. Refusant de lâcher leurs anciens repères et s’accrochant à quelques fantasmes, ils ont donc immanquablement trouvé à cette nouvelle saga non pas des défauts, mais un manque de qualités. Les deux jeunes enquêteurs, Flovent et Thorson, leur ont semblé un peu pâlots. Le choix de l’auteur de situer son intrigue en pleine Seconde Guerre mondiale perdait en outre en singularité dans une rentrée polars où plusieurs autres écrivains avaient fait le même choix. Un effet de mode? Ce serait oublier qu’Arnaldur Indriðason, né en 1961 à Reykjavik, possède une formation d’historien et qu’il a toujours accordé une voix et une place importante au passé dans ses livres.

 

Vraies retrouvailles

Et en ce début d’automne, voici la suite. L’occasion, cette fois-ci, de vraies retrouvailles avec l’auteur, son monde et ses obsessions. La Femme de l’ombre nous donne rendez-vous au printemps 1943 dans une Islande toujours occupée par les forces alliées. On connaît déjà la position très difficile de ce pays très pauvre et peu peuplé, littéralement envahi de soldats américains aussi omniprésents que parfois méprisants. On sait aussi la complémentarité complice qui lie l’Islandais Flovent, enquêteur à la Criminelle de Reykjavik, et le Canadien Thorson qui travaille pour la police militaire et qui, né de parents islandais, parle couramment la langue du pays. Bref, on est prêt à se laisser balader de soupçons en demi-vérités par un écrivain à la fois concis et complexe qui, comme à son habitude, se plaît à tresser les histoires et les temporalités, avant de nous rappeler que, même en temps de guerre, l’amour peut s’avérer mortel.

Des cadavres? J’y viens. Ils sont deux. Le premier est un jeune homme que l’on retrouve, le visage fracassé, près d’un bar fréquenté par les soldats, le Piccadilly. Le deuxième, dont le corps est rejeté par la mer, semble au premier abord s’être suicidé. Très vite, et un peu par hasard, le médecin légiste découvre toutefois dans son liquide céphalorachidien une substance utilisée comme anesthésiant, la percaïne. L’homme a été rendu incapable de se défendre et de bouger avant d’être jeté à l’eau. Qu’avait-il donc fait pour justifier une pareille cruauté?

Pas d’interrogatoire musclé ni de révélation coup de poing. Flovent et Thorson, les deux enquêteurs, tâtonnent, doutent, cherchent, questionnent patiemment et respectueusement suspects et témoins. Indriðason en profite pour nous offrir un portrait nuancé et précis du Reykjavik de l’époque et de sa population, décrivant aussi bien le quartier pauvre des Polarnir que la base navale alliée du cap de Hvitanes, avec ses entrepôts, ses ateliers, son cinéma, son hôpital et son magasin destiné aux troupes.

Fin d’une trilogie

N’hésitant pas à faire de son lecteur un complice, l’écrivain lui permet de deviner assez vite une partie de l’intrigue, tout en lui réservant un ultime coup de théâtre. Une façon de suggérer peut-être que la vérité en soi n’est pas aussi importante qu’on le croit. La suite? On la découvrira dans Passage des ombres à paraître au printemps 2018. La fin d’une trilogie policière qui rappelle aux Islandais comme aux Européens l’importance de ne pas oublier ses racines et de prendre le temps de relire le présent à la lumière du passé.

 

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