Nátt au rayon polar : l'envers du décor islandais

Rayon polar : l'envers du décor islandais

Par Pierrick Faye, 8 mars 2018, site les echos.fr

 

Avec Nátt, Ragnar Jónasson poursuit, avec talent, sa trilogie islandaise dans le petit village de Siglufjörður.
 

En hiver, le village de Siglufjörður, situé presque sur le cercle polaire, est quasiment coupé du monde. C'est un endroit étrange, comme confiné dans la neige fraîche. En été, Siglufjörður se réveille, revit. Les touristes affluent depuis leurs paquebots. Les Islandais du Sud (ceux de Reykjavik), un peu plus fortunés, s'installent pour quelques semaines dans leur résidence secondaire. L'activité économique se fait plus débordante sous le soleil. D'autant plus qu'un nouveau tunnel routier est en cours de construction et fera perdre au village son image de camp retranché quand l'hiver arrive (certains habitants pourraient d'ailleurs voir dans la montagne enneigée qui couve la ville le mur qui protège Winterfell et tout le Westeros).

C'est la vie ordinaire de cet ancien village de pêcheurs, avec sa poignée de policiers pour faire régner l'ordre. Il y a bien sûr le jeune Ari Thor, héros récurrent des polars de Jónasson ; Thomas, inspecteur en chef qui semble surtout vouloir se mettre à table et enfin Hlynur, qui ne semble pas dans son assiette. Un évènement va une nouvelle fois venir perturber la quiétude du commissariat (plus habité aux petits délits liés au trafic de drogue ou à l'alcoolisme) : un meurtre. L'un des ouvriers du tunnel est retrouvé à l'extérieur de la ville, battu à mort. Une ombre s'abat petit à petit sur Siglufjörður, alors que le mort alimente les conversations. Qui est l'assassin ?


Sous l'ombre du volcan

Après Snjór (neige) et Mörk (sombre), Ragnar Jónasson poursuit sa leçon d'islandais à l'usage des amateurs de polar et nous fait découvrir un troisième mot comme titre de son troisième ouvrage : Nátt (ce qui signifie nuit) en Islandais. Nátt, dont l'action se situe entre Snjór et Mörk. Une nouvelle fois, ce petit coin de terre à l'extrême nord de la péninsule du Troll (Tröllaskagi) est au cœur de l'univers de l'écrivain, fan d'Agatha Christie. Il règne toujours cette atmosphère pesante, presque étouffante, mais cette fois-ci la météo n'y est pour rien. Le fautif : le volcan le plus célèbre de l'île, Eyjafjallajökull, qui crache sa fumée noire comme d'autre son venin.

Au début du livre, on pouvait craindre une forme de lassitude, l'impression d'avoir arpenté mécaniquement les quelques rues du village, sans rien pour vous surprendre. Mais c'est mal connaître Jónasson qui a su ajouter de nouveaux perturbateurs à son récit. Des perturbatrices surtout, entre Kristin, l'ex d'Ari et surtout Isrun, journaliste de télé en quête de sensation pour ne pas perdre son job. Le meurtre d'Elias l'attire comme un aimant au point d'en devenir troublant.

Ragnar Jónasson a tout du renard des polars. Il endort la vigilance du lecteur en le plongeant dans un environnement rassurant qu'il connaît bien, avant de le réveiller brutalement dans un final à couper le souffle. Tous les chemins tortueux parcourus au fil des pages finissent par mener à Siglufjörður.