Reykjavik, plus au nord, tu meurs. 24/04/2010

Reykjavik, plus au nord, tu meurs.

Libération. 24/04/2010. Sabrina Champenois

Dans les pas d’Erlendur, le flic farouche créé par Arnaldur Indridason, déambulation dans la capitale islandaise et sidération fac à la beauté de la nature.

Dès le premier soir, l’homme est là, à la cafétéria qui jouxte l’hôtel. Grand, efflanqué, il boite, porte à gauche une grosse chaussure orthopédique. Tout ce côté est de fait cabossé, bras inerte, visage affaissé, lardé de cicatrices jusque dans les cheveux. Hémiplégie ? Accident de la route ? Guet-apens ? On le scanne en entomologiste, on suppute sans vergogne.  Quand soudain, son regard nous stoppe net. Foudroyant, translucide, jailli d’orbites-grottes. Nous voilà fétu quand, une seconde avant, on concluait au type foutu. Après ça, on ne l’observe plus qu’à la dérobée. Matin et soir, tous les jours, il est là, parfois flanqué d’un acolyte mais toujours silencieux. Régulièrement, il va fumer une clope dehors, dans le vent à rendre marteau. Assis sur un banc, un peu tordu, un peu tendu. Voilà : l’homme de l’hôtel semble droit sorti d’un roman d’Arnaldur Indridason. Il pourrait parfaitement être l’un de ces maudits dont le commissaire Erlendur Sveinsson s’obstine à reconstituer les trajectoires, car rien ne l’obsède plus que l’injustice, ou, pire, l’oubli. L’Islande d’Erlendur existe donc bien.

 

Faux sang, humour maison

« Erlendur appartient plutôt à la génération de mon père, il est très tourné vers le passé, et il fait partie de ces flics qui préféreront toujours la machine à écrire à l’ordinateur, dit en souriant Ragnar Jónsson. Moi, je suis clairement plus proche du personnage de Sigurdur Oli [inspecteur adepte de la nouveauté et de l’anglicisme, ndlr]. Pour autant, Erlendur est très vraisemblable, et sa manière de travailler, très proche de la nôtre. » Ragnar Jónsson a 41 ans, est adorable, patient, prolixe. Fils d’un flic avant ça champion de saut en hauteur, Jón Pétursson, il est lui-même policier à Reykjavik depuis vingt ans. Présentement en poste à l’unité médico-légale, spécialisée dans l’analyse des scènes de crime. « Avec d’autres collègues », il a d’ailleurs conseillé Arnaldur Indridason. « Je fais même une apparition dans le film tiré de la Cité des jarres par Baltasar Kormákur », glisse le fan de cinéma. L’esprit élastique, il voue un culte à Gary Grant et à jean Reno, énorme poster de Léon à l’appui.

Grâce à Ragnar, on accède à l’épicentre de la vie d’Erlendur : le commissariat principal, au 115, Hverfisgata, une grande avenue du centre-ville. Pile en face de Hlemmur, le terminal des bus où le tyran domestique de la Femme en vert retrouve la trace de sa famille. Le commissariat est un long rectangle blanc très seventies, pas décati de l’extérieur, carrément nickel à l’intérieur. Du moins la partie réservée aux cadres, qui est celle d’Erlendur et de Ragnar. Première étape, le bureau de notre guide-policier, dans un open space propre comme un sou neuf, à dominante bleu roi. Derrière sa chaise, collée au mur sur lequel dégouline du faux sang –« de l’humour maison »–, une bibliothèque : bouquins de criminologie, de pathologie médico-légale, mais aussi le dictionnaire Oxford des religions, un essai sur les symboles et leurs significations. Ragnar : « Le job est passionnant, en pleine évolution, et comme Erlendur, j’ai ce besoin d’aider la veuve et l’orphelin. Mais ça n’est pas facile, notamment pour la vie de famille… En Islande, en l’espace de dix-sept ans, 15 policiers se sont suicidés. » Lui, ne supporte plus l’odeur des gens qui en finissent dans leur voiture, par tuyau raccordé au pot d’échappement. Il voit en Erlendur un solitaire, un peu dépressif, qui aurait besoin de changement : « Un petit commissariat à l’extérieur de Reykjavik par exemple, aux prises avec des affaires moins lourdes. » Il y a deux ou trois ans, dit-il, l’Islande a enregistré une hausse des affaires de drogue, en provenance de l’Est, Russie, Estonie, Pologne. « Les types portaient des tatouages comme Viggo Mortensen dans les Promesses de l’ombre. » Un mouvement qu’a enrayé la crise, rare bénéfice collatéral : « Ils ont fait leurs valises, comme beaucoup d’immigrés. » Il en convient, la criminalité reste un microphénomène sur l’île dépourvue d’armée et dont les 700 policiers ne portent pas d’armes. Seuls les violences et outrages à agent ont augmenté, comme en témoignent les pavés conservés sous scellés au rutilant laboratoire de police. Ragnar, grave : « ils ont été lancés lors des manifestations contre la débâcle financière. La police de Reykjavik n’avait pas utilisé de gaz lacrymogène depuis 1946 et les mouvements contre l’OTAN. »

Dernière étape au commissariat, le bureau d’Erlendur. Celui où le film de Kormákur l’a situé, s’entend. Un carré clair, informel. Seul attrait : la vue, lointaine, sur le port. Et son occupante, Rannveig Þórisdóttir, la trentaine blonde et tonique, cadre du service informatique et planning. « Ah, mais je ne savais même pas que c’était le bureau d’Erlendur ! C’est marrant… » Rannveig le dit tout net, elle préfère Millenium du Suédois Stieg Larsson. « C’est plus animé, et puis Lisbeth Salander [l’enquêtrice hackeuse sociopathe de la trilogie, ndlr] est un personnage féminin vraiment fort, moderne, intelligent. »

Rannveig est clairement hors de portée de la mélancolie qui leste Erlendur et le rend quasi asocial. Erlendur ne va jamais à la piscine prendre un bain d’eau chaude, c’est dire. Alors, dans son sillage, exit les bars branchés, les restos tendance, les concerts hype. Sa journée finie, l’ours rentre directement chez lui, un appartement au nord-est de la ville, dans un de ces immeubles de cinq étages avec larges parkings pour voitures apparemment incontournables. Ou se rait-ce, qu’à 300 000 habitants et des brouettes, dont quasi la moitié concentrée à Reykjavik, les trottoirs, en prise au froid et au vent même en ce pic de Celsius estival, sont fatalement vides ? Tout de même, il paraît que le week-end, il y a embouteillage dans Laugavegur, l’artère du shopping et des bars. Personnellement, on aura enregistré un attroupement : devant Bæjarins Bezlu, le légendaire « kiosque » à hot-dogs où Bill Clinton est censé s’être un jour rassasié. Erlendur, qu’afflige l’influence américaine, n’y sacrifierait certainement pas. Son péché mignon est la tête de mouton bouillie (svid) qu’il achète sous cellophane à la superette du coin. On a renoncé à cette expérience ultime, lui préférant le steak de baleine – aspect de bœuf, goût de poisson, un peu étouffe-chrétien. Le poisson séché, picoré comme ici les chips, passe plus facilement et se révèle assez addictif. Le breinnivin, alcool de pommes de terre à 37,5° parfumé à l’angélique que se font envoyer à Leipzig les étudiants communistes de l’Homme du lac, anesthésie vite et bien la gorge.

 

« Meurtres en chaussettes »

« Arnaldur est un ancien journaliste [critique de cinéma, ndlr] et son style est très plat, très classique, très simple ; avec lui, je me sens comme sur une autoroute, dit Eric Boury, le traducteur français des quêtes-enquêtes d’Erlendur et de nombreux autres auteurs islandais. Ses phrases sont si dépouillées, et si brèves, que parfois, je suis même obligé de rallonger. » In situ, on le comprend à 100%. On y ajoutera une retenue (pudeur ?) parfois sidérante, à la limite de l’incompréhensible. Arnaldur nomme les choses précisément mais sans les qualifier, et Erlendur existe avant tout par ses actes, voilà ce qu’on réalise soudain, alors même que la mélancolie, le sentiment donc, est ce qui nous attache à ce type objectivement sinistre, sarcastique plus que drôle, ringard dans ses goûts et ses couleurs.

Se rendre par exemple dans le quartier de Nordurmyri, dans la partie nord-ouest de Reykjavik, où est retrouvé le cadavre en ouverture de la Cité des jarres, convainc que oui, Indridason est bien venu là, et a passé du temps, sans doute pris des notes, dans les ruelles qui alignent des pavillons cubiques. A chaque pas, on a l’impression de reconnaître le sous-sol douteux où habitait le violeur porteur d’une maladie génétique. Seul un chat noir avide de chaleur humaine tranche avec la fiction et nous dévie de cette quête existentielle, page 14 : « Peut-on commettre un meurtre en chaussettes ? »

Les « réservoirs d’eau chaude de la Compagnie des eaux de Reykjavik, d’immenses bâtiments bruns qui dominaient le nouveau quartier comme une forteresse » sont eux aussi immédiatement identifiables dès qu’on arrive dans le quartier de Thusöld, au nord-est, et hormis les trois groseilliers décisifs du livre, rien ne manque, à commencer par l’impression d’une urbanisation disparate. « Gigantisme », déplore le nostalgique Erlendur, fils de paysan qui ne s’est jamais senti bien à Reykjavik, qui a « toujours eu l’impression d’être un étranger ».

 

Soufre en ébullition et carcasse de bateau

Mais sorti de la ville, Erlendur ne change pas pour autant, toujours aussi minimaliste, factuel. Même devant le lac de Kleifarvatn, celui de l’Homme du lac. Lové dans le sud-ouest de l’île, à une heure de la capitale, on y accède par une route qui rappelle, soleil en moins, la vallée de la Mort, Zabriskie Point, tout ça. Une merveille moirée, immense, se découpe dans le jour sans fin, qui transforme le spectateur en photographe compulsif. Dans le livre, ça donne : « il contempla la pointe de Sydri-Stapi qui avançait dans le lac et les montagnes alentour, toujours étonné à la pensée que cet endroit si paisible ait été le théâtre d’une affaire d’espionnage en Islande. » Le même stoïcisme répond à la vue du petit cimetière crève-cœur de Sandgerdi, celui où est enterrée la fillette de la Cité des jarres et qui nous fait croiser sur la route des oiseaux belliqueux, hitchcockiens. La végétation aussi est éludée, comme celle, foisonnante et colorée, qui borde les très chics chalets d’été du lac de Thingvellir où a lieu le « suicide » d’Hypothermie – le site, sciant avec sa large faille tectonique, est capital dans l’histoire islandaise pour avoir accueilli l’ancien parlement, Althing, du Xè au XVIIIIè siècle et l’indépendance du pays y a été proclamée en 1944. On a rapporté des spécimens de fougère, d’orpin velu, de lupin Nootka, de bruyère des marais, de compagnon rouge, de pissenlit…

Quelle beauté, donc. Et pourtant. On comprend aussi parfaitement Erlendur, qui a un rapport tendu, douloureux, à cette nature. Elle lui a pris son frère, dans les fjords de l’est, dans une de ces tempêtes qui happent régulièrement des Islandais, au point d’avoir suscité une spécialité littéraire locale, les récits de disparitions qui passionnent d’ailleurs le commissaire. Même pas besoin de drame. La lave omniprésente, couverte de mousse verte ou beige selon l’ensoleillement, les montagnes pelées ou non, les vapeurs irrégulières, les flaques de soufre en ébullition comme à Seltún, les étendues incultivables, l’océan capable de rejeter sur le rivage une énorme carcasse de bateau… Un aperçu, quatre jours en l’occurrence, suffit à se sentir infinitésimal, peccadille, présence quasi absurde devant cette force impérieuse, volcanique, explosive, qui semble comme inchangée depuis la nuit des temps. Jules Verne et son Voyage au centre de la Terre restent d’actualité. Fétu, on se sent. Comme face à l’homme cabossé de l’hôtel dont on  était incapable de soutenir le regard.

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