Road trip islandais dans les décors sauvages des polars de Ragnar Jónasson

Road trip islandais dans les décors sauvages des polars de Ragnar Jónasson

par Gérald Cordonier, 24heures.ch, 24 mars 2018

 

Nátt, troisième épisode des enquêtes d’Ari Þór, est en librairie. Voyage à travers les lieux qui ont inspiré le nouveau chouchou du « Nordic Noir ».

« Le vent se faisait entendre au-dehors, presque une tempête en ce matin d’été. Cela n’avait rien d’inhabituel, avec la proximité de la mer et aucun relief pour lui faire obstacle sur ces basses terres. Seuls les volcans s’élevaient au loin, et ils n’étaient d’aucune utilité. Alors se produisit ce qui allait tout changer. » Sous la plume de Ragnar Jónasson (42 ans), un crime viendra bien entendu secouer les campagnes islandaises et ses petites communautés endormies. Mais c’est avec le réveil de l’Eyjafjallajökull et son « foutu nuage » de cendres que le romancier embarque le lecteur dans l troisième volet (en français) de sa série policière Dark Iceland. Quittant par moments les fjords du Nord pour l’entraîner jusqu’au sud de l’île sauvage.

 

Mystère sous le nuage de cendres

Le public francophone a découvert les enquêtes d’Ari Þór en janvier 2017. Après Snjór (« neige » en islandais) qui envoyait le jeune flic fraîchement émoulu de son école de police de Reykjavík se reclure dans la paisible ville la plus au nord de l’Islande – un Siglufjörður claustrophobique perdu dans le blizzard –, après Mörk (« limite ») qui racontait, Noël passé, comment le garçon avait pris du galon, cinq ans après avoir résolu son premier crime, place à Nátt (« nuit »). Cette fois-ci, l’hiver polaire a levé sa chape. « Les fenaisons de l’été battent leur plein », les placides soirées de juin sont « pures et lumineuses ». Mais un nouveau mystère – aussi obscur que les crachats volcaniques qui paralysèrent la moitié du transport aérien mondial au printemps 2010 et plongèrent l’Islande dans une nuit sombre et polluée – force Ari Þór à quitter le commissariat de Siglufjörður. Et intrigue Isrún, une jeune et téméraire  journaliste bien décidée à réaliser « le » reportage qui lancera sa carrière.

« Dans Snjór, je me suis inspiré du fjord où vivaient mes grands-parents paternels. Cette fois-ci, c’est du côté maternel que je puise certains décors, tout au sud de l’Islande. Ma famille y possède un cottage. C’est un coin que je connais bien depuis mon enfance, à deux heures de Reykjavík », confie le romancier qui, pour la première fois, fait voir du pays à ses lecteurs. Avec, comme il aime tisser la toile de fond de ses intrigues policières, un peu de réalité islandaise contemporaine. Sociale. Economique. Identitaire. Dans Nátt, la crise de 2008 a engendré son lot de laissés-pour-compte, et la population monte des œuvres de charité. L’invasion touristique et ses dégâts écologiques fâchent certains. Sans oublier les crachats noirâtres qui polluent l’air, étirant le spleen hivernal par-delà l’équinoxe. Dans le sillage des romanciers scandinaves et des ses aînés islandais, Ragnar dépeint un monde souvent glauque. Qui, cette fois-ci, puise plus sa psychologie dans les sols rocailleux et volcaniques qua dans les majestueuses terres de feu, cascades indomptables ou fascinantes aurores boréales qui font le succès de l’île.

 

Un mystère tiré de la vraie vie

« Quand je commence une histoire, je cherche toujours à tisser mon intrigue à partir d’éléments réels, pour permettre au lecteur d’y croire. Il faut le reconnaître : j’exagère assez la réalité puisqu’il y a plus de crimes dans mes romans que dans la vraie vie (ndlr : les statistiques nationales affichent à peine deux meurtres par année). Mais parler d’un serial killer comme le font les Américains ne m’intéresse pas du tout. C’est la société et ses travers qui m’inspirent. Pour déclencher mon imagination et trouver un mystère susceptible d’intéresser le public, les thématiques sociales, comme la violence domestique, ou les événements qui secouent l’actualité sont de très bons points de départ. »

Point de folklore chez Jónasson. Ni trolls, sagas et autres mythes qui ont façonné l’âme et l’imagerie de son peuple. Mais l’atmosphère islandaise et son histoire moderne traversent chacun de ses polars. Dans la tension que la modernité suscite entre les générations. Dans le lien vital qu’entretient l’île avec le continent européen. Dans les inégalités patentes entre la capitale (toujours lointaine dans les premiers volets de la série Dark Iceland) et les campagnes, terrain de jeux de prédilection de l’auteur. « C’est là que l’on trouve les gens les plus authentiques, assure-t-il. Je m’en sers pour créer des personnages caractérisés, mais également pour exploiter les éléments. Car, loin des sites urbanisés, tout se vit au rythme de la météo et des saisons. »

 

Ragnar fait voir du pays

Sans pour autant jouer le guide touristique, Jónasson profite justement de Nátt pour faire voir un peu de pays à ses lecteurs. Il l’amène loin de Siglufjörður pour arpenter un peu plus le nord de l’île (Sauðárkrókur et Akureyri) et, surtout, lui dévoiler, au sud, la région de Landeyjar. Dominée par les imposants volcans et surveillées par les éperons rocheux qui luttent contre vagues et vents, cette vaste campagne plonge vers les plages basaltiques. Et voit, dès le printemps, les terres noires se disputer avec les prairies renaissantes. « On me dit souvent que nous, les romanciers, participons au boom touristique. On l’accompagne, c’est vrai, mais on profite, surtout, de l’intérêt exotique que suscite notre territoire insulaire. » Les beautés naturelles et la rudesse de la vie sur l’île nourrissent des auteurs entrés de plein fouet sur la scène internationale. Les polars et l’engouement pour la littérature scandinave font le reste.

 

Succès international – Eclairage

Nouvelle figure du polar nordique – qui publie dans son pays depuis huit ans déjà et a vendu, en 14 mois, 240 000 exemplaires en France, sans compter ses succès en Angleterre et dans 18 autres pays à travers le monde –, l’Islandais Ragnar Jónasson s’est formé au genre en traduisant pour ses compatriotes les romans d’Agatha Christie alors qu’il n’avait que 17 ans. D’où son goût pour le soft-murders et le charme parfois un peu désuet de ses polars ?

Dans sa série intitulée, en version originale, Dark Iceland – 5 volets déjà publiés –, on suit les enquêtes policières du fougueux Ari Þór qui a rallié la petite communauté islandaise de Siglufjörður, un village sans histoires mais où les rumeurs courent très vite. Et les crimes se multiplient. Avec Nátt, en librairies depuis le 8 mars, Ragnar Jónasson prouve encore une fois son talent. Sans l’ambiance claustrophobique des deux premiers épisodes, son polar souffre parfois de la jeunesse de son auteur (c’est en fait le deuxième volet dans la version originale). L’exposition est (trop ?) longue et la multiplication de personnages donnent parfois le tournis. Mais le nouveau phénomène du Nordic noir montre encore une fois qu’il aime manipuler ses lecteurs avec un goût presque sadique pour le suspense à l’anglaise, les intrigues à tiroirs, les faux-semblants et les tréfonds glauques de sa petite nation perdue au nord de l’Atlantique.