Solak – L’interrogatoire de Caroline Hinault

Article du 20 juillet 2021 – Bepolar.fr

Bepolar : Comment est né votre roman Solak ? Qu’aviez-vous envie de faire ?

Caroline Hinault : Je voulais écrire une tragédie sous forme romanesque. La question du tragique – à la fois celui du chaos du monde mais aussi celui de la conscience de notre finitude, du drame intime que chacun porte en soi – m’a toujours passionnée. Cela interroge la façon dont nous nous arrangeons dans l’existence avec l’idée de notre propre mort et avec les aléas de notre désir, la façon dont notre subjectivité rencontre celle des autres et s’inscrit, trouve une place dans le monde.

En tant que professeure de français, je venais de lire et de travailler sur différentes tragédies, notamment de Wajdi Mouawad, et je venais également de lire la très belle Bande Dessinée des frères Lepage, La Lune est blanche, qui raconte leur découverte de l’Antarctique au cours d’une mission scientifique. Aussitôt a germé l’idée d’un huis clos tragique qui se déroulerait sur la banquise.

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Bepolar : C’est un roman qui se déroule au nord du cercle polaire arctique, avec quatre personnages. Pourquoi avoir choisi cet endroit et un huis clos ? 
Caroline Hinault : La presqu’île de Solak permettait d’ancrer l’histoire dans une cartographie mentale, un imaginaire littéraire et cinématographique commun.
Mais surtout, je désirais écrire quelque chose de très resserré, un texte qui saisirait les lecteurs plutôt que l’inverse. Il fallait pour cela un lieu presque expérimental, un lieu d’ « absolu », qui installe les conditions d’une grande intensité narrative. Le contexte arctique, avec son esthétique de la survie et la façon dont il dégraisse l’humain de ses ancrages et masques sociaux, permettait justement une mise à nu de son fonctionnement. Il permettait aussi la montée de l’angoisse vers le climax tragique, car le froid et l’isolement agissent comme un accélérateur de particules, une centrifugeuse narrative dont tout ressort plus intense, plus pointu, plus acéré.

Le choix du huis clos relève de cette même volonté : c’est un dispositif dramaturgique qui permet de questionner l’humanité des personnages, leur liberté, la façon dont s’élaborent et s’expriment leur identité et leur relation à l’autre. Cette cohabitation forcée permet aussi de reprendre d’une certaine façon les codes de la tragédie classique, à travers une unité de temps, de lieu et d’action. J’étais par ailleurs très nourrie d’œuvres qui mettent en scène des personnages eux aussi placés face à leur condition humaine dans des lieux isolés (je pense particulièrement à En attendant Godot de Beckett, Le Rivage des Syrtes de Gracq et Le Désert des Tartares de Buzzati).

Bepolar : Comment vous êtes-vous documentée sur cet endroit si particulier ? Et a-t-il influencé le récit ?

Caroline Hinault : Je me suis peu documentée, en tout cas le moins possible : je n’ai pas lu de livres spécifiques sur l’environnement arctique (à l’exception de la BD des frères Lepage) mais j’ai lu des blogs et des sites de scientifiques qui partent en expédition et relatent leur travail aux pôles. J’avais le souci d’un ancrage réaliste et de bien rendre compte de la faune, de la flore et des étapes de « vie » de la banquise, mais je craignais aussi beaucoup que la documentation ne vienne « parasiter » l’écriture, qu’elle la surcharge et devienne encyclopédique alors que je voulais au contraire une écriture qui taille dans le vif, aille à l’essentiel, ne s’embarrasse pas de connaissances superfétatoires qui n’apporteraient rien à la dramaturgie. Je me suis surtout concentrée sur ce que devait être la sensation de froid, ce qui devait se passer dans le corps humain dans un tel environnement, j’ai imaginé, cherché dans l’écriture ce que la chair pouvait dire d’un tel lieu.

Bepolar : Est-ce vous pourriez nous présenter ces quatre hommes ?

Caroline Hinault : Au début du roman, ils sont trois à vivre sur la presqu’île de Solak : deux militaires – Roq et le vieux Piotr (le narrateur) – et Grizzly, un jeune scientifique venu effectuer des observations climatologiques. Leur cohabitation forcée n’est pas évidente car Roq est une sorte de brute alcoolique aussi « monolithique » que son nom le laisse deviner, Grizzly est à l’inverse un scientifique tourné vers des valeurs que l’on pourrait qualifier d’humanistes, et Piotr, le narrateur, est très ambivalent : il vit sur Solak depuis vingt ans, est traversé d’élans misanthropes mais est aussi soucieux de maintenir la cohabitation vivable et est taraudé par certaines questions existentielles que l’on devine liées à son histoire. Juste avant l’hiver arctique, un quatrième personnage est hélitreuillé sur la presqu’île, un tout jeune soldat, mutique et nerveux, qui va perturber par sa présence électrique et mystérieuse le fragile équilibre trouvé par ces hommes.

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Bepolar : Un petit mot sur votre écriture. Dans la vidéo de présentation, vous parler d’une écriture "à l’os". Qu’entendez-vous par là ? 

Caroline Hinault : Je voulais aller à l’os autant dans le fond que dans la forme, c’est-à-dire tenter d’atteindre le cœur, la « substantifique moelle » de ce qui constitue – ou pas – notre humanité, à travers une écriture incisive. Cette écriture m’est venue très vite, en trouvant la voix du narrateur Piotr, un flux de conscience à la fois âpre et poétique : 20 ans de survie sur une presqu’île glacée l’ont rendu, sans doute inconsciemment, très exigeant dans son rapport au langage ; il cherche à donner accès le plus précisément possible à ses pensées et sensations, qui se traduisent souvent paradoxalement par un biais métaphorique, un style très imagé. Tout le texte suit le mouvement de sa pensée et de son souffle. Je cherchais une langue au diapason de ce que vivaient les personnages, quelque chose d’aussi tranchant, percutant, violent parfois, que l’expérience mentale et physique qu’ils traversaient. Il était indispensable que la langue employée soit le reflet de la férocité, de la crudité de l’existence, qu’elle ne laisse pas le lecteur ou la lectrice tranquille mais au contraire vienne le frapper de plein fouet, en rafales, comme les bourrasques de neige du continent arctique.

Bepolar : Parlons de vous. C’est votre premier thriller. Comment avez-vous vécu ces premiers pas d’autrice les dernières semaines ?

 Caroline Hinault : Je découvre avec une grande joie ce que signifie publier un livre, en accompagner la sortie, les rencontres et échanges que cela suscite. Quelques jours avant la sortie du livre, j’ai ressenti une certaine appréhension, car rendre public ce que vous écrivez c’est une véritable expérience de mise à nu là aussi. J’ai eu l’impression que les gens pourraient avoir accès à mon espace mental, mon intériorité, c’était très déstabilisant. Mais c’est une formidable expérience.

Bepolar : Quels sont vos projets ? Sur quoi travaillez-vous ? 

Caroline Hinault : Cela fait longtemps que j’écris sans publier, plus de dix ans. J’ai donc accumulé beaucoup de « matériau(x) », textes, manuscrits plus ou moins aboutis, qui ont été nécessaires pour aboutir à l’écriture de Solak. J’ai la chance d’avoir la confiance de mon éditrice qui a beaucoup aimé un projet sur lequel je travaillais depuis longtemps, un récit autour de la question de l’incarnation, du corps, de la grossesse, qui est déjà écrit et sortira assez rapidement. C’est un livre très éloigné du roman noir mais qui questionne aussi notre rapport d’individu au monde et est donc sans doute relié à Solak par la question d’une certaine « viscéralité », aussi bien celle du corps que de l’écriture !

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