Trapped par Baltasar Kormákur

Interview de Baltasar Kormákur à propos de la série Trapped.

 

« ON VIENT POUR LE CRIME, ON RESTE POUR L’HISTOIRE »

Comédien, metteur en scène de théâtre, scénariste, producteur, réalisateur incontournable en Islande et sollicité par Hollywood, cet hyperactif est de ceux qui depuis quelques années transforment le paysage cinématographique islandais. Retour sur l’aventure de Trapped, la plus ambitieuse série télévisée produite en Islande.

Img 8226 preview 2300 0

Baltasar Kormákur devant le ferry Norröna

 

Quelle est l’origine de la série Trapped ?

Il faut remonter une dizaine d’années en arrière. En 2005, j’ai adapté pour le cinéma l’un des romans d’Arnaldur Indriðason, un auteur de polars islandais. Jar City a connu un très gros succès en Islande et a très bien marché dans le reste du monde. Quant à moi, j’ai adoré cette expérience, au point de songer un bon moment à créer une série télévisée mettant en scène le commissaire Erlendur Sveinsson, le protagoniste principal des romans d’Arnaldur. Pour des raisons diverses, cela ne s’est pas fait. Et puis, j’ai été pas mal occupé ici et là, notamment aux États-Unis, sur de gros projets pour le cinéma. Quand j’ai restructuré ma société de production et que Sigurjón Kjartansson m’a rejoint, j’ai découvert qu’il avait la même idée. Finalement, à force d’en discuter, on s’est dit : pourquoi, après tout, ne pas créer nos propres personnages de détectives et nos propres histoires ? J’imaginais d’emblée une réalité typiquement islandaise : un petit port de pêche isolé, au fond d’un fjord, l’hiver, le mauvais temps... Ici, on connaît dès l’enfance ces situations météorologiques extrêmes, qui obligent la société à se replier sur elle-même. Voilà le décor. Un village, quelques familles, une petite communauté humaine apparemment sans histoires. Quelques allusions à la crise financière que notre île a traversée en 2008, d’autres aux investissements chinois en Islande, ce qui fait partie de notre actualité depuis quelques années. À partir de ce point de départ familier pour nous, et peut-être plus exotique pour vous, un événement plus inhabituel : un meurtre. Et plus l’intrigue progresse, plus elle se resserre vers l’intérieur (d’autant plus qu’une tempête coupe le village du reste du pays), les liens familiaux, l’intime, ce qui est caché, ce qui est secret, etc. C’est dans ce sens qu’a travaillé Sigurjón, d’abord avec une petite équipe de scénaristes islandais, puis avec l’Anglais Clive Bradley et enfin avec la Française Sonia Moyersoen, qui nous a aidés à finaliser le scénario. Nous voulions réellement que ce programme très islandais ait aussi le potentiel pour voyager à travers le monde et être vu aussi bien en France qu’en Angleterre ou qu’aux États-Unis, ce que n’avaient pu faire jusque-là les productions islandaises, faute d’atteindre le niveau des productions internationales.

 

Un projet d’une telle ampleur est donc plutôt inhabituel en Islande.

Tout à fait. En termes de budget, c’est de loin le plus gros projet jamais lancé en Islande.
 

Comme sont inhabituelles les méthodes de production : un créateur, une équipe de scénaristes, un showrunner, une équipe de réalisateurs, etc. Le savoir-faire est islandais, les méthodes anglo-saxonnes.

C’est vrai mais il faut nuancer. Depuis quelques années, l’Islande accueille de plus en plus de productions étrangères désireuses de tourner ici. Cela a profondément changé le paysage cinématographique de l’île en poussant les professionnels à être toujours plus qualifiés. Les méthodes étrangères ont apporté de la rigueur, c’est certain, mais la grande force des Islandais, c’est leur souplesse, leur polyvalence, leur capacité à s’adapter, à passer d’un poste à l’autre. Vous savez, il est difficile ici d’être trop rigide. Quand vous filmez une tempête de neige, vous ne vous arrêtez pas parce que c’est l’heure ou bien parce que ce que vous devez faire n’entre pas exactement dans la définition de votre poste. La rigueur, la souplesse. Je crois qu’il faut que les Islandais continuent à travailler dans ces deux directions. Alors, bien sûr, compte tenu de l’ambition et de l’échelle de ce projet, nous avions besoin de nous appuyer sur un fonctionnement un peu systématique. Je ne pouvais pas réaliser seul toute la série. J’ai suivi l’écriture, le casting, réalisé moi-même deux épisodes mais il me fallait passer le relais à d’autres réalisateurs, avec l’assurance qu’ils auraient tout le temps nécessaire pour préparer leurs épisodes, y mettre leur sensibilité, leur style, tandis que Sigurjón, en tant que showrunner, serait en permanence présent sur le plateau pour veiller à la cohérence de l’ensemble. Enfin, au-delà de Trapped, c’est ma volonté de permettre à de plus en plus de professionnels de se confronter aux normes de production internationales. Grâce à mes succès à l’étranger, j’ai créé une société de production – la plus importante en Islande aujourd’hui –, justement avec cette ambition de pouvoir à la fois produire des réalisateurs que j’aime – comme Dagur Kári, dont Virgin Moutain sortira bientôt en France –, repérer et former de nouveaux talents, initier et fédérer des projets, réunir des financements, etc.

 

Il y a un esprit de studio dans votre démarche.

Tout à fait. L’exemple mexicain est une source d’inspiration pour moi. Quand je débutais comme comédien, dans les années 90, il y avait très peu d’argent et il était difficile d’en trouver, alors c’était la guerre de tous contre tous, les gens ne se parlaient pas beaucoup, chacun guettait pour voir qui se cassait la figure. Aujourd’hui, c’est différent, il y a de la compétition, mais elle me paraît saine et amicale, et toute la profession – théâtre, réalisateurs, comédiens, producteurs – est beaucoup plus solidaire. Et tout le monde s’en porte beaucoup mieux.

 

Quelques mots sur la distribution de Trapped ?


Ólafur Darri Ólafsson (Andri) est un comédien dont la carrière est en train de prendre son envol en Islande et à l’étranger. Il a joué pour moi dans Contrebande et Survivre. Depuis, on a pu le voir dans la première saison de True Detective, dans Balade entre les tombes de Scott Frank (2014) et il sera à l’affiche du prochain film de Steven Spielberg. Ingvar Eggert Sigurdsson (Ásgeir) et moi sommes aussi de vieilles connaissances. Il tenait notamment le premier rôle dans Jar City en incarnant un commissaire Erlendur assez mémorable, je crois. Bon, je ne peux pas les évoquer tous un par un mais croyez-moi, nous avons particulièrement soigné la distribution en veillant à avoir ce qu’il y a de mieux, des comédiens talentueux et populaires en Islande.

 

Et également de tout jeunes comédiens... notamment votre propre fils, Baltasar Breku Samper, qui incarne Hjörtur.

Oui... Il a passé des essais, comme tout le monde ! J’étais un peu partagé. En tant que père, j’étais inquiet puisqu’il était encore étudiant à l’École nationale des arts d’Islande (Listaháskóli Íslands) et que je craignais que ce tournage soit un peu compliqué pour ses études. En tant que réalisateur, j’ai convenu, avec Sigurjón, qu’il était parfait pour le rôle. Finalement, il s’en est très bien sorti. Une fois diplômé, il a été engagé par le Théâtre national pour jouer Stanley Kowalski dans Un tramway nommé désir de Tennessee Williams. 2015 a été une bonne année pour lui.

 

Comment la série a-t-elle reçue en Islande ?

La diffusion a débuté ici juste après Noël et a été un immense succès. 90 % de part d’audience dès le premier épisode. Il faut relativiser : l’Islande possède très peu de chaînes nationales et cela ne fait que 132 000 spectateurs. Mais c’est tout de même exceptionnel. D’ailleurs, il faut que je vous raconte une chose. Veitur, la compagnie qui distribue l’eau à Reykjavik a communiqué un fait étonnant : chaque dimanche, pendant la diffusion de la série, la consommation d’eau chutait de 215 à 183 litres... pour remonter soudainement de 50 litres par seconde dès la fin de l’épisode ! Visiblement, beaucoup de téléspectateurs se ruaient alors aux toilettes !

 

Selon vous, pourquoi les polars scandinaves sont-ils si populaires aujourd’hui ?

Sans doute parce que, dans une offre un peu saturée, ils proposent quelque chose de neuf, d’exotique, de plus réaliste, de plus original, de plus noir aussi, souvent, tout en restant au fond très fidèles aux grands codes narratifs. Pour moi – et la série Trapped en est, je l’espère, une illustration –, une intrigue criminelle est avant tout un moyen, ou une excuse, comme on voudra, pour raconter une bonne histoire. Il est de plus en plus difficile d’attirer des spectateurs, surtout les plus jeunes, avec des intrigues classiques du type drame familial. Or, le thriller n’est qu’une forme dans laquelle vous pouvez mettre ce que vous voulez, à travers laquelle vous pouvez parler de société, de politique, de famille, d’amour, de mensonge, de trahison... Et une forme d’autant plus puissante qu’elle est impitoyable, je veux dire qu’elle doit être précise, structurée, maîtrisée, sinon c’est raté. Si c’est réussi, la discipline du thriller donne sa force à votre intrigue. En somme, on vient pour le crime et on reste pour l’histoire !

 

Vos projets depuis Trapped ?

Je suis en train de réaliser Cascade, avec Cate Blanchett, pour la Fox. J’ai aussi beaucoup travaillé sur le projet Vikingr pour Universal, une évocation de l’époque viking en Islande, librement inspirée des sagas médiévales. Mais j’ai préféré le repousser un peu pour pouvoir réaliser un film islandais entre les deux. Ce sera The Oath, un thriller psychologique et intimiste, dans lequel je jouerai également le rôle principal. Là, on va vraiment me prendre pour un mégalomane ! [Rires] Mais en vérité, j’aime beaucoup le scénario, le rôle a été écrit pour moi et je me sens proche du personnage. Je n’avais jamais envisagé de faire ça auparavant mais ça m’excite plutôt. C’est l’occasion de jouer à nouveau. J’ai été comédien, avant de passer derrière la caméra, et je crois que ça me manque un peu.
 
 

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau