Les Fils de la poussière : la genèse d'Indriðason

Les Fils de la poussière : la genèse d'Indriðason

Isabelle Lesniak / Chef de service Les Echos Week-End |

Métailié publie le premier roman du maître du polar islandais, paru en 1967. L'occasion de faire la connaissance du commissaire Erlendur avant qu'il ne devienne mythique, et de s'initier aux éléments qui font le succès d'un auteur traduit dans une quarantaine de langues.

On craignait le pire pour ce fond de tiroir exhumé par Métailié vingt ans après sa publication et présenté comme le premier de cordée d'un genre littéraire longtemps méprisé et désormais hyper-populaire : le fameux polar islandais. Au contraire, dans cette œuvre fondatrice - rédigée à trente-six ans alors qu'il était journaliste chargé de la rubrique cinéma dans un journal de Reykjavik -, Arnaldur Indriðason nous initie au charme inégalable de son écriture simple et envoûtante, à ses références littéraires et historiques follement exotiques et au caractère bien trempé de ses personnages très attachants. On y découvre le commissaire Erlendur en pleine résolution de sa première affaire : le suicide d'un quadragénaire interné dans un hôpital psychiatrique de Reykjavik, concomitant à la mort suspecte de son ancien professeur. Notre flic préféré, déjà vieux, divorcé avec deux enfants junkies à charge et pétri d'une nostalgie pas toujours justifiée pour un passé magnifié, mène l'enquête avec le frère du suicidé. Il est également secondé par un junior aux allures de premier de la classe qui l'agace beaucoup : Sigurður Oli, tout juste revenu de ses études aux Etats-Unis (et encore cœur à prendre avant sa rencontre avec Bergþora, sa future femme). Cette alliance de la carpe et du lapin permet de faire progresser l'investigation grâce à la complémentarité de deux styles et méthodes contradictoires.

Atmosphère glauque

Ce n'est pas le moindre intérêt des « Fils de la poussière » que de décrire la genèse délicate - et parfois totalement explosive - de la relation entre le duo de flics qui sera le fondement d'une dizaine d'aventures ultérieures. Elinborg, récemment recrutée dans la police islandaise après ses études en géologie, y est aussi brièvement mentionnée. Au-delà de la présentation de ces personnages pas encore mythiques, l'ouvrage permet de se familiariser avec la plupart des éléments qui expliquent le succès de cet écrivain traduit dans une quarantaine de langues : l'atmosphère crasseuse de neige fondue qui fige la ville dans ses aspects les plus glauques, l'influence des étrangers qui perturbent les traditions millénaires d'une île longtemps coupée du monde, sa prédisposition pour les expérimentations génétiques hasardeuses.

Les Fils de la Poussière ont été publiés trois ans avant La Cité des Jarres, polar multi-récompensé qui assit la notoriété mondiale d'Indriðason. Sa noirceur préfigure avec éclat ce qui reste sans doute l'opus le plus mémorable du maître islandais.