Un rêve devenu réalité

Un rêve devenu réalité

Entrevue de Magnús Guðmundsson, septembre 2018, pour Icelandic Literature Center

Eric Boury a traduit une cinquantaine d’ouvrages islandais en français. Dans cette entrevue, il raconte à Magnús Guðmundsson comment l’aventure a commencé, sa fascination pour la langue islandaise, différents travaux de littérature et comment il voit le rôle du traducteur.

Eric boury a steini klippt

Eric Boury est un traducteur prolifique de livres islandais en français. Dans les années passées, il a traduit les travaux d’auteurs comme Arnaldur Indriðason, Jón Kalman Stefánsson, Guðbergur Bergsson, Steinunn Jóhannesdóttir, Einar Már Guðmundsson et Árni Þórarinsson pour n’en citer que quelques-uns. Sa liste de traduction compte aujourd’hui à une cinquantaine de titres.


Rêves de langue et de grand nord.

Quand on lui demande qu’est-ce qui fait qu’un homme, qui est né et a grandi en France, et pétri de la richesse culturelle de ce pays, s’est intéressé à une micro-culture, moins développée, d’un pays de l’Atlantique nord, Boury explique que l’environnement et le monde culturel de l’Islande sont en fait plus similaires que ce qu’on pourrait croire. « Je suis né et ai grandi à la campagne, dans une culture paysanne. Je viens d’un charmant village appelé Sainte-Sévère-sur-Indre et culturellement parlant, mon environnement est plus proche de celui des fjords de l’Ouest que de celui du centre de la France. Durant mon enfance, dans les années 80 et 90, le village était isolé et la communauté très petite. Or l’attrait pour l’exotique prend différentes formes ; certains rêvent d’îles ensoleillées lointaines, moi, jeune homme, je rêvais de langages inconnus et de Nord. »

Armé d’un livre de textes, Eric a commencé à étudier le suédois à l’âge de 16 ans. Rapidement, il apprit que la plus ancienne langue était l’islandais, ce qui a suscité son intérêt. Ensuite, il s’est inscrit à l’université de Normandie pour étudier les langues nordiques et, deux ans plus tard, il se rendait en Islande pour être plus prêt de la langue de ses rêves. Il vécut en Islande deux ans.

« Je suis resté deux mois dans une ferme de l’Eyjafjörður et ai vécu de nombreuses expériences et défis, mais, il y avait aussi beaucoup de choses qui me rappelaient mon enfance. Chez moi, il n’y avait pas beaucoup de livres, alors que dans la ferme de l’Eyjafjörður, les murs en étaient recouverts. Je me suis senti complètement chez moi », raconte Eric, avec un sourire.

Un traducteur sans le savoir.

Eric avait tout juste vingt ans quand il partit pour l’Islande, en 1987. Deux ans plus tard, il revint en France pour finir ses études d’anglais, avec un diplôme d’enseignement en collège polytechnique. Jean Renaud, directeur du département d’études nordiques et traducteur reconnu, demande alors à Eric d’assurer quelques cours d’islandais, et les choses se sont enchaînées depuis lors.

« Après deux années, Jean Renaud m’a suggéré d’entrer à l’université de la Sorbonne, à Paris, pour faire une thèse de doctorat, ce qui signifiait de commencer ma deuxième thèse, qui traitait des femmes auteurs dans la littérature islandaise. Je devais traduire de nombreux textes que j’utilisais comme sources et Régis Boyer, mon directeur de thèse, m’a dit que je semblais être un très bon traducteur – quelque chose qui, franchement, ne m’avait jamais effleuré. Je n’avais jamais envisagé devenir traducteur, mais ces mots encourageants m’ont poussé à essayer et mon premier projet fut 101 Reykjavík d’Hallgrímur Helgason. Il m’a fallu beaucoup de conviction, car le livre regorgeait de jeux de mots il me semblait pratiquement impossible de le traduire correctement. Cependant, j’ai accepté de le faire et ça s’est étonnement bien passé.

Mon éditeur m’a dit que j’étais déjà un traducteur sans réellement le savoir. La raison en était que j’étais déjà un écrivain moi-même. Vous voyez, si une traduction est un travail, le traducteur doit être capable de s’exprimer par lui-même dans sa langue natale. » Eric ajoute qu’arrivé à cette étape, il n’y avait plus de retour possible. « Mon projet suivant était My Love, I Die, par Kristín Ómarsdóttir, puis vint Arnaldur, que j’ai toujours traduit depuis – en ce moment, je suis en train de mettre la touche finale sur Myrkrið veit, son dernier roman. »

 

Par-dessus tout, le texte doit fonctionner
Eric Boury dit que traduire est une tâche interessante, avec des défis nouveaux et excitants chaque jour. « La langue islandaise a des règles différentes du français et il y a beaucoup de choses que vous pouvez faire en islandais et qui ne marchent pas de la même façon en français. C’est quelque chose qui m’est devenu très clair au fil des années. Par exemple, l’islandais a une grande tendance à se répéter, mais on ne peut pas vraiment le remarquer en lisant simplement la langue. Je ne l’avais pas noté moi-même jusqu’à ce que je commence à traduire. C’est devenu soudainement évident, d’autant plus que vous ne pouvez pas vraiment le faire en français. Cela ne veut pas dire qu’un texte est mal écrit en islandais ; c’est simplement une question de style. Or la langue française abhorre les répétitions, donc un traducteur doit être très attentif pour le transposer correctement en français, ce qui est le plus important. »

 

Un cliché, je sais !

L’automne dernier, le Centre de Littérature islandais a accueilli un séminaire pour traducteurs de travaux littéraires islandais. Le séminaire fut un grand succès et Eric Boury et Victoria Cribb, traductrice en anglais, reçurent le prix honoraire Orðstír, qui récompense les traducteurs de littérature islandaise en langues étrangères.

Eric pense que les séminaires comme celui-ci sont extrêmement important pour le travail des traducteurs, d’autant que traduire peut parfois être un travail solitaire. « C’est un grand plaisir d’assister à un tel séminaire. Nous étions environ trente participants et nous n’arrêtions pas de discuter. Tout le monde ne se connaissait pas auparavant, mais nous nous sommes vite aperçu que nous avions un grand nombre de titres en commun, ce qui a créé des liens et une expérience commune. Je sais que ça peut faire cliché de dire que les écrivains, les livres et les traducteurs sont des bâtisseurs de ponts entre les différentes cultures, mais, à un séminaire comme celui-ci, ça ne semble pas être un cliché – juste la pure vérité. Vous pouvez concrètement le percevoir. C’est une fable devenue réalité. J’ai rencontré des traducteurs, qui avaient traduit les mêmes livres que moi, ce qui veut dire que je sais ce qu’ils ont vécu, je peux même comprendre les arcanes par lesquelles ils sont passés. » déclare Eric avec un clin d’œil, avant d’ajouter « Et même si vous ne connaissez pas tout le monde, le séminaire se transforme rapidement en un rassemblement d’amis du monde entier et, avant de s’en rendre compte, on se comportait comme si l’on se connaissait tous. »

Je ne veux pas seulement traduire des romans policiers ou juste de la littérature.

Eric a pioché dans une grande variété d’auteurs et de genres au cours des années et il dit qu’il trouve que c’est important de travailler avec tout type de texte. « Je ne veux pas juste traduire des polars ou juste de la belle littérature. Cependant, je n’ai jamais travaillé sur des pièces de théâtre ou de la poésie, excepté lorsqu’il y a un peu de poésie dans les romans que j’ai traduits. Je n’ai jamais traduit un livre entier ou une collection de poèmes, surtout parce qu’il y a très peu de demande de ce genre de littérature en France.

Là-bas, les gens pensent qu’un poète devrait chercher un « vrai travail ». Comme si ce n’était pas difficile d’être poète – c’est en fait un travail très ardu, mais malheureusement, c’est une opinion très répandue en France. »

Eric souligne que quand il traduit Arnaldur ou Árni Þórarinsson, le processus n’est en fait pas différent que quand il travaille sur un livre de Jón Kalman ou Sjón. « Mes amis qui lisent les livres que j’ai traduits, me demandent souvent comment j’arrive à travailler sur des styles si différents. Je leur explique alors que ce ne sont pas mes travaux, mais ceux des auteurs. Ma tâche est de capturer et de préserver le style de chaque œuvre. Par exemple, jusqu’à présent, j’ai traduit 17 titres d’Arnaldur et je me sens vraiment en terrain connu quand j’ouvre un de ses livres, ce qui est parfois agréable – mais vous ressentez aussi le besoin de nouveaux défis. »

La littérature islandaise en France.

Eric dit, qu’en général, la littérature islandaise est chaleureusement accueillie en France. Par exemple, Jón Kalman a récemment été nommé pour le prix Médicis et le prix Femina, pour Ásta. «  Le prix Médicis est la plus grande récompense avec une catégorie pour les œuvres traduites et le Femina est aussi très significatif ; aussi ce sont des étapes importantes. » dit-il, soulignant que Jón Kalman est en France en ce moment pour la promotion d’ Ásta. « Il fait salle comble à chaque visite et c’est enthousiasmant de voir combien ses livres marchent ici. »

Ça ressemble à de l’elfique !

Au fil des ans, Eric est devenu un ardent ambassadeur de la littérature islandaise ; une tâche qui, selon lui, peut être à la fois enrichissante et enthousiasmante. « Pour de nombreux lecteurs, c’est important d’entendre les sonorités d’une langue, même s’ils ne comprennent pas un mot. Ecouter la langue et pouvoir la lire dans les traductions. Après une lecture publique, les gens viennent souvent me voir pour me dire combien ils trouvent la langue belle. Ils trouvent que ça sonne comme la langue des elfes et, que ça fasse un peu vieillot, c’est aussi bien. Ça me fait tellement plaisir quand des gens me disent qu’ils aiment l’islandais ! »