Une heure avec Arnaldur

Intervention d’Arnaldur Indriðason, qui s’est tenue dimanche 3 avril 2016 dans le cadre du festival Quais du polar à Lyon, par Pascale Frey, du magazine Elle.

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Question : Arnaldur, vous publiez votre quinzième roman en français, mais en fait, vous arrêtez le temps. On quittait votre héros, ou plutôt votre antihéros, Erlendur, en très mauvaise posture, dans Etranges rivages, et voilà que vous vous décidez à nous raconter sa jeunesse depuis plusieurs romans. Dans ce nouveau livre, Le lagon noir, nous sommes en 1979. Il a 33 ans, est tout juste divorcé, moins dépressif qu’aujourd’hui, mais déjà obsédé par la grande affaire de sa vie : les disparitions de personnes. Remonter le temps, était-ce une manière pour vous de ne pas le quitter, de ne pas le voir vieillir ou de mieux le comprendre ?

Arnaldur : je crois que c’est surtout pour essayer de mieux le comprendre. Quand on commence à écrire une série de romans policiers, qui mettent en scène un personnage comme Erlendur, on commence nécessairement à un point précis. Le début de l’histoire d’Erlendur, dans la réalité, se situe à la fin du XXème siècle. Le lecteur le suit jusqu’à l’automne 2005. Ça, c’est vous préciser la ligne temporelle dans notre réalité, à nous. A l’intérieur de cet axe temporel, on a lié connaissance avec lui, de façon de plus en plus précise. On connaît ses conditions familiales, l’histoire de son frère et son intérêt tout particulier pour les disparitions. Quand j’ai décidé de faire ce retour en arrière, au cours des deux derniers livres parus, peut-être que mon but était d’examiner, plus précisément, cet intérêt qu’il éprouve pour les disparitions. Dans Les nuits de Reykjavík et dans Le lagon noir, qui sont ces deux derniers livres dans lesquels on retourne dans le passé d’Erlendur, il y a deux enquêtes, qui influent beaucoup sur lui, pour son avenir. Il y a, dans le premier, Les nuits de Reykjavik, un clochard qui est assassiné, mais à propos duquel, aucun policier ne juge bon d’ouvrir une enquête pour meurtre. La seconde enquête concerne une jeune fille, qui se rend à l’école, un matin, et qui disparaît. Je pense que ces deux enquêtes ont presque un caractère fondateur de ce qu’il va devenir, en tant que policier.

 

Etait-ce prévu de revenir en arrière ou est-ce à la fin du livre, où Erlendur se retrouve mal en point, que vous décidez de prendre cette direction ?

C’est une idée, qui m’est venue au fur et à mesure de mon écriture sur Erlendur. L’une des raisons, aussi, pour laquelle j’ai procédé à un retour en arrière, c’est d’introduire un peu mieux l’ancien supérieur hiérarchique d’Erlendur, Marion Briem. C’est-à-dire, qu’au lieu d’avoir, aujourd’hui, une série, qui a commencé à la toute fin du XXème siècle, on a une série, qui commence finalement en 1972, lors du match du siècle entre Fischer et Spassky, qui a eu lieu à Reykjavík.

 

Avant de poursuivre sur le retour dans le temps, puisque vous parlez de Marion Briem, j’en profite pour vous poser la question de son sexe. Dans Le lagon noir, il est impossible de savoir si c’est un homme ou une femme. En français, Marion est un prénom féminin, mais, j’ai bien regardé, et à aucun moment, il n’y a la possibilité de savoir si c’est un homme ou une femme. Pourquoi ?

Dans les livres, qui sont écrits en islandais, le sexe de ce personnage n’est jamais mentionné de façon explicite. En fait, ce n’est pas la peine de demander si c’est un homme ou une femme, comme si c’était à moi de le dire. Je n’ai aucune idée sur la question. On peut dire que c’est un peu fifty-fifty. Les femmes disent que c’est une femme et les hommes que c’est un homme. J’en suis satisfait. Ça ne me gêne pas du tout. C’est d‘ailleurs très difficile d’écrire un texte en islandais sans que le sexe des personnages ne soit apparent, du fait des adjectifs et du reste. La raison pour laquelle j’ai créé un tel personnage, sans sexe, c’est que j’ai lu, quelque part, une critique de mes livres, qui disait qu’ils manquaient de femmes, qu’il aurait fallu une peu plus de femmes dans mes romans. J’ai lu, ailleurs, une autre critique, qui disait qu’ils manquaient un peu d’hommes. On parle toujours de ces quotas hommes-femmes. On a, peut-être, aujourd’hui, une préoccupation, qui consiste à avoir une égalité entre hommes et femmes, aussi dans la littérature. Donc, j’ai réglé le problème en mettant un personnage sans sexe. Après ça, je n’ai jamais eu besoin de répondre à la moindre question concernant le féminisme en Islande. De fait, je n’ai plus de questions sur la répartition hommes-femmes dans mes romans.

 

Pour revenir au fait que vous remontiez le temps, vous avez fait des études d’histoire. Est-ce une manière d’assouvir cette passion pour l’histoire ?

Je pense, en fait, que dans tous mes livres, je remonte le temps d’une certaine manière. Un des avantages que j’ai eu à remonter le temps dans ces deux derniers livres, précisément, c’est qu’à cette époque, il n’y avait ni internet, ni portable, ni Facebook, ni Twitter… En Islande, à l’époque, il n’y avait même pas de télévision le jeudi ; c’est vous dire ! Il n’y en avait même pas, non plus, en juillet, car c’était les vacances ! Rétrospectivement, j’ai l’impression que c’était une époque assez sympathique et intéressante. En outre, remonter le temps, c’est aussi une manière de se frotter au concept du temps lui-même. La question étant : qu’est-ce que le temps ? Quel effet le temps produit-il sur nous ? Comment le temps passe-t-il ? Ou ne passe-t-il pas ? Comment le temps, aujourd’hui, peut-il s’arrêter ? On a un exemple tout à fait probant de ce temps qui s’arrête, dans la vie d’Erlendur, qui est confronté à une tragédie. Le temps s’arrête dans sa vie et il n’arrive pas à remettre le temps en route. Bien que de très nombreuses années aient passées depuis, il est encore en train de lutter contre cette tragédie. Il n’arrive pas à se libérer de l’emprise du temps. Il y a autre chose. C’est qu’Erlendur a du mal à se reconnaître dans le temps, qui a passé en Islande. Au fil de sa vie, l’Islande a connu des transformations radicales. Au départ, c’était un pays de paysans très pauvres, qui s’est transformé en société moderne et très riche, qui est allée dans le mur d’ailleurs, puisqu’en 2008, on a eu cet effondrement total de l’économie islandaise. Quand une société connaît des changements aussi radicaux et rapides, il y a toujours des gens, qui sont laissées pour compte. Erlendur fait partie de ces gens-là, qui n’arrivent pas à s’inscrire dans le présent.

 

Vous pensez qu’il aurait aimé vivre à quelle période ?

Je le vois tout à fait comme moine au VIIème siècle, par exemple.

 

Lorsque vous avez commencé à écrire vos premiers livres, la littérature islandaise était méconnue en Europe et le genre du polar était méprisé par vos compatriotes. Qu’est-ce qui vous a donné envie, malgré tout, de vous lancer dans cette voie ?

Je pense qu’au départ, c’était plus ou moins inconscient. J’avais simplement envie d’écrire une histoire intéressante. Je ne m’étais même pas posé la question de l’existence ou non d’une tradition de romans policiers en Islande. Je ne m’étais pas, non plus, posé la question quant à savoir si les écrivains considéraient la forme du roman policier comme de la mauvaise littérature, ou purement et simplement comme de la « merde ». Les auteurs islandais ne relevaient pas le défi d’écrire des romans policiers ; ils écrivaient simplement, ce qu’on appelle aujourd’hui, de la littérature blanche. Je n’ai pas écouté les gens, qui disaient que l’Islande était encore tellement « banale » ; un pays dans lequel il ne se passait rien, loin du monde. Il y avait des voix, en Islande, qui disaient cela et qui disaient que ça ne permettait pas l’émergence du genre policier. Depuis, il est apparu que le genre du roman policier est un genre extrêmement riche, en Islande. Surtout que l’Islande, elle-même, est un cadre absolument fantastique, pour écrire des romans policiers.

 

Pourquoi ?

Rien que le temps, la météo. Les longs hivers, les étés brefs, le soleil de minuit, les glaciers, les chutes d’eau, les volcans… Toute cette nature grandiose, qui est aussi meurtrière. L’Islande est un pays, qui peut devenir, rapidement, très dangereux. Malgré toutes nos nouvelles technologies, il arrive encore, que des gens se perdent dans les endroits inhabités. Surtout maintenant, que le pays est envahi par les touristes. En fait, les Islandais passent leur temps à chercher les touristes perdus. Si vous allez en Islande, dîtes-vous bien que c’est un pays dont il faut se méfier.

 

Pourriez-vous imaginer situer un livre complètement ailleurs ?

Ça ne m’est jamais vraiment venu à l’esprit d’écrire un roman dont l’action se situe à l’étranger ; en tout cas, pas en ce qui concerne l’inspecteur Erlendur. Peut-être que ce serait très facile de l’emmener à Détroit, où il y a 680 meurtres commis chaque année, en moyenne. Il aurait vraiment du boulot, c’est sûr ! Hélas, en Islande, il n’y a peut-être qu’un ou deux meurtres qui sont commis, tous les deux ans. C’est-à-dire, que les écrivains de polars islandais ont tué beaucoup plus de gens, que les criminels. Une des manières, qui permet de résoudre ce problème de pénurie de crimes, c’est de remonter le temps.

 

Et de faire venir les touristes…

Oui. Tout à fait.

 

Remonter dans le temps, c’est aussi un procédé romanesque. A l’époque où il n’y avait pas de téléphones portables, il était plus facile de se perdre et de disparaître, non ?

Oui. On n’avait pas toutes ces nouvelles technologies de l’information qu’on a maintenant. Ces techniques par lesquelles on est toujours quelque part pris en photo, à notre insu. Vous rentrez dans un magasin pour acheter une paire de chaussettes et vous avez quatre caméras qui vous filment. Autrefois, on n’avait pas cela. Je suppose que dans l’ancien temps, le travail de la police était cent fois plus lent. Les gens devaient vraiment se rencontrer, en chair et en os, l’un face à l’autre, pour pouvoir parler. Ils ne pouvaient pas skyper ou parler par webcams interposées.

 

A votre suite, il y a eu un essor de la littérature islandaise, ou a-t-elle été davantage traduite. Comment êtes-vous considéré dans votre pays ? Etes-vous une sorte de star de la littérature ?

Non. Je ne pense pas être une star de la littérature, dans mon pays. J’espère que non. En fait, en Islande, tout le monde est célèbre ; on est tous des stars. Pourquoi ? Parce que nous sommes 300 000. On connaît à peu près tout le monde, ou quelqu’un qui connaît quelqu’un qu’on connaît. Si vous descendez la rue principale de Reykjavík, vous rencontrez quinze personnes que vous connaissez. J’ai l’impression que ces concepts de stars, de vedettes, de célébrités, n’ont pas vraiment de valeur en Islande. En revanche, c’est absolument fantastique de voir comment les Français ont accueilli mes livres, depuis plusieurs années. Une foule d’écrivains islandais, qui, peut-être, n’auraient pas eu de chance de publier en France ont, après la sortie de mes premiers livres, été publiés chez vous. Ils ont été également très bien reçus par le public et la critique, par une nation qui est une vraie nation de littérature ; la nation française. C’est aussi grâce à des gens comme Eric Boury, que ce rêve est devenu réalité. Il a traduit un grand nombre de ces livres et les a très bien traduits.

[Eric Boury, qui traduit les propos d’Arnaldur, ajoute : « Je n’ai pas l’habitude de parler de moi. Je suis presque gêné, en fait. »]

 

Je crois que vous êtes ancien critique de cinéma ; c’était votre métier avant de devenir écrivain. Dans quelle mesure cela a-t-il influencé votre univers littéraire ?

Oui. Ça a été le cas. Ça a dû influencer, quelque part, mon univers littéraire.

 

Dans la manière de représenter les paysages ? Dans les descriptions ?

Les films ont eu énormément d’influence sur moi, en tant qu’écrivain. J’ai toujours été un accro au cinéma, depuis mon plus jeune âge. J’ai toujours essayé de voir tous les films, les bons, las mauvais, les anciens, les récents, dès qu’ils sortaient à Reykjavík. Il y a beaucoup d’éléments, dans la narration cinématographique, dont j’ai appris. Il y a des techniques narratives ; par exemple la manière de construire la tension, les coupes qu’on doit faire ici et là, les questions de montage. Quand je parle d’influences du cinéma, que j’ai pu subir et qui se traduisent dans mes œuvres, très souvent, je pense par exemple à La femme en vert. La scène d’ouverture de La femme en vert, c’est un petit enfant, en train de mâchouiller un os, dans un salon de la banlieue de Reykjavík. Il s’avère que cet os, n’est pas un os de mouton, mais un os qui provient de fondations d’une maison en construction, juste à côté. Et c’est un os d’une côte d’un être humain. C’est très drôle en fait. C’est à la fois très drôle et terrifiant. Pour moi, j’ai l’impression d’être en plein Hitchcock. L’horreur hilarante.

 

Y a-t-il eu une adaptation, au cinéma ou à la télévision, de vos livres ?

Oui. Un livre a été adapté au cinéma. C’est La cité des jarres ; le film s’appelle Jar City. On est en train de passer un accord, peut-être, pour Opération Napoléon.

 

Pour un film ? Pas de séries télévisées ?

Pour un film, oui.

 

J’aimerais revenir à votre cher Erlendur. Je voulais savoir si c’était un personnage, que vous aviez rencontré dans la réalité. Est-il né de rencontres, que vous aviez faites ?

Non. Cet homme est une création littéraire. Evidemment, il y a toujours quelque chose que l’auteur a en tête et qui apparait dans le personnage. Parfois, je suis tout à fait d’accord avec ce qu’il fait et ce qu’il dit. Parfois, pas du tout. Mais en général, il fait plus ou moins, ce qu’il veut. Il réussit toujours à arriver à ses fins. Au fil des livres, d’une certaine manière, j’ai vraiment l’impression, qu’il m’a arraché le pouvoir, en tant qu’auteur. J’ai l’impression, que son personnage a réussi à étirer l’histoire et  l’amener là où il veut qu’elle aille. Quand j’ai compris, que les premiers livres allaient donner lieu à une série et que c’était quelque chose de banal et de prosaïque d’écrire des romans policiers en Islande, comme on l’a dit tout à l’heure, je me suis dit que je devais le rendre aussi Islandais que possible. Je ne suis pas spécialiste pour dire ce que c’est qu’être Islandais autant que possible. Mais je voulais qu’il naisse directement de l’environnement islandais, qu’il naisse au moment où l’Islande est en train de se transformer, de passer du statut d’une société paysanne pauvre à celui d’une société riche et moderne.

 

Il est né et a grandi à la campagne et vit aujourd’hui en ville. On a un panorama complet. Est-ce qu’il vous ressemble ? J’ai l’impression, que vous partagez avec lui, je me trompe peut-être, une certaine nostalgie.

Oui, pour la nostalgie, c’est bien possible. Peut-être que j’ai en moi un peu de cette nostalgie, qui habite Erlendur. Peut-être, que moi, je ne m’engouffre pas dans tous les changements, qui adviennent dans la vie de mes compatriotes, dans nos vies, en général. Peut-être que c’est ça, être nostalgique ; ne pas suivre le courant. Mais, je dois préciser, que je ne suis pas spécialiste en nostalgie.

 

Comment nait un roman, de manière générale, et en particulier Le lagon noir. Quel est le point de départ, le déclic ?

Quand j’ai écrit Le lagon noir, j’avais envie, depuis longtemps, d’écrire sur le thème de cette base américaine, qui se trouvait à côté de Keflavík. L’installation de cette base a véritablement divisé la nation en deux groupes, pendant la guerre froide. Il y avait, d’une part, une partie de la population, qui voulait absolument conserver la neutralité de l’Islande et donc ne pas faire partie de l’alliance militaire de l’OTAN. On les appelait les gauchistes. L’autre partie voulait avoir l’armée américaine en Islande, participer à l’OTAN. Ces deux camps ont passé toute l’époque de la guerre froide à s’affronter. Ce qui a rejailli sur la politique, les échanges et aussi la culture. Moi-même, il m’est arrivé de travailler sur cette base. A l’époque où j’étais jeune, je travaillais pour le compte d’un entrepreneur islandais, comme ouvrier. J’avais, depuis longtemps, envie d’exploiter les connaissances que j’avais acquises dans ma jeunesse et de parler de cette base américaine, qui avait quelque chose d’incongru, puisqu’elle était complétement au sud-ouest du pays, au bout d’une péninsule, battue par les vents.

 

Dans ce roman, il y a deux intrigues parallèles. Il y a l’histoire de cette base américaine et un cold case de disparition de jeune fille, qui s’est produit quelques années avant. J’ai l’impression, mais peut-être me trompé-je, que, dans plusieurs de vos livres, il y a souvent deux intrigues.

Vous ne vous trompez pas. J’essaie de créer un univers, voire plusieurs, et de voir comment ils entrent en contact. Dans la deuxième intrigue de Kamp Knox [Le lagon noir], on parle de ce qu’on appelait les quartiers de baraquements. Nous avons été occupés par, d’abord, les Britanniques, puis par les Américains, pendant la seconde guerre mondiale. Quand ils sont arrivés, ils ont construit tous ces baraquements militaires, un peu partout dans Reykjavík, mais aussi à l’extérieur, ailleurs dans le pays. A la fin de la guerre, ces quartiers de baraquements militaires ; une fois les militaires partis ; ont été occupés par les couches pauvres de la population. Les quartiers de baraquements de la seconde guerre mondiale et la base militaire, tout cela était interconnecté.

 

Il y a donc aussi une disparition. J’ai l’impression qu’il y a toujours deux voies. Une voie politique, plus romanesque et une voie personnelle et plus intime, pour Erlendur.

J’essaie de ne pas être trop politique. J’essaie de ne pas imposer de prêche à mes lecteurs. Ce que j’essaie de faire, c’est simplement d’exposer ces questions au lecteur et de le laisser méditer sur cela. Bien que probablement, mes opinions personnelles doivent transparaître, ici et là, dans tous ces livres, j’essaie de ne pas les mettre en avant, de conserver ma neutralité. On peut dire que mes livres se classent dans le style du roman policier nordique social. Je trouve très important d’introduire les composantes sociales, dans le roman policier. C’est capital. Pour être écrivain et pour que tout ça ait un but, il faut avoir quelque chose à dire, tout simplement. Sinon, ça ne servirait pas à grand-chose d’être écrivain.

 

J’ai lu, quelque part, que vous affirmiez que vous étiez plus inspiré par les sagas de votre pays, que les romans policiers. Dans quelle mesure vous influencent-elles ?

Oui, c’est vrai. Ça fait plusieurs années, que j’ai arrêté de lire des romans policiers. Il y a tellement de romans policiers, que ça devient trop. Lire un roman policier, quand on est soi-même auteur de romans policiers, c’est comme si vous étiez chauffeur de taxi à Reykjavík et que vous passiez vos vacances d’été à faire le tour de l’Islande en taxi. En revanche, je lis beaucoup de textes documentaires, de l’histoire, des choses sur l’ethnographie et l’histoire populaire islandaise. Je lis aussi beaucoup de poésie. En y réfléchissant un peu, c’est peut-être dans les recueils des poètes islandais ; nous avons énormément de très très bons poètes en Islande ; c’est peut-être dans les idées et les poèmes de ces auteurs, que se trouve ma meilleure source d’inspiration.

 

Comment travaillez-vous ? Pratiquement. Vous êtes assis à un bureau ou vous promenez-vous, dans toute l’île, pour repérer des endroits ?

Non. Je suis très organisé. Il faut une année complète, pour faire un livre de manière aboutie. En général, une fois que j’ai remis mon ultime manuscrit et qu’il est parti à l’imprimerie, je suis en train de commencer à écrire un nouveau livre. Ça prend beaucoup de temps. Il faut être très organisé. Il faut se lever le matin et se mettre à l’ordinateur. Se prendre une petite pause-café à 10h30. Manger correctement à midi, car il faut de l’énergie pour travailler. Puis, on se prend le petit café de trois heures. On apprend à se discipliner et à s’organiser. C’est quelque chose dont j’ai hérité de mon ancien métier de journaliste. On apprend à être à l’heure, à respecter les délais. On doit rendre telle chose à tel moment. Quand on est journaliste, également, on apprend à écrire ; c’est encore mieux si l’on veut devenir écrivain. Le journaliste passe son temps à écrire des phrases sur du papier. C’est un excellent entrainement pour devenir écrivain. Je crois, que le journalisme, l’histoire et l’intérêt pour le cinéma sont un mélange bénéfique pour un écrivain.

 

Vous n’allez jamais sur le terrain ? Voir les lieux dans lesquels se passent vos romans ?

Si, si. Je le fais souvent. J’ai besoin de la faire, d’ailleurs. J’ai besoin d’aller voir les lieux. Par exemple, si je veux situer une action dans le théâtre national, il faut que j’aille voir s’il est possible que telle ou telle chose puisse s’y produire. Pour les livres que je suis en train d’écrire en ce moment, j’ai besoin de faire des recherches historiques. Ils concernent la seconde guerre mondiale. Je suis en train d’écrire trois livres, dont l’action se situe en Islande, entre 1940 et 1944. Ça commence à l’époque où les Britanniques, puis les Américains, ont débarqué en Islande, avec 40 000 hommes ; ce qui a fait que la population de Reykjavík a doublé en une nuit. Je dois essayer de recréer cette réalité, qui existait alors en 1940. Il y a encore des traces de cette occupation à Reykjavík, mais également partout dans le pays, tout autour de l’Islande. Au cours des deux années qui viennent de s’écouler, je suis allé visiter pas mal de ces lieux, où il y a des restes, puisque j’écris sur cette époque.

 

Est-ce qu’on va retrouver Erlendur, dans ces livres ?

Non. Ça date d’avant l’époque d’Erlendur. Il n’était pas né, ou à peine né. En revanche, il y a deux policiers. L’un est un inspecteur de la police de Reykjavík de l’époque. L’autre est également enquêteur, policier, mais il arrive avec les militaires. Il est, ce que nous appelons un Islandais de l’ouest, c’est-à-dire un Islandais qui a émigré ou dont les parents ou grands-parents ont émigré aux Etats-Unis ou au Canada, au XIXème siècle.

 

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’abandonner un livre en cours d’écriture ?

Non.

 

Parce que vous êtes organisé…

Oui. Mais aussi parce que, quand je commence à écrire, je en sais pas ce qui va se passer vraiment. Evidemment, quand je dis « on ne sait pas ce qui va se passer », on sait, quand même un peu, sur quel thème, on va écrire. Si l’on va écrire sur la violence domestique, les problèmes génétiques, telle ou telle thématique. Tous les points de détail manquent, ne sont pas encore là. Ces points de détail apparaissent au fur et à mesure de la construction de son histoire. Peut-être que vous avez un personnage, qui va apparaître à la page 15, qui va, tout à coup, prendre de l’importance à la page 25. En fait, on ne sait pas exactement, qui a fait ça, comment ça s’est produit. Ce qui est le plus intéressant, quand on écrit un roman, c’est justement qu’il arrive parfois qu’on se surprenne soi-même. On ne sait pas qui a commis le crime. On se dit alors « Oh ! Tiens ! C’était lui ! »

 

Vous ne connaissez pas la fin de vos livres, quand vous les commencez ?

La plupart du temps, non, je ne la connais pas vraiment.

 

Je termine toujours mes interviews par une question personnelle. Si vous voulez commettre un crime, comment feriez-vous ? Pour vous, quel est le crime parfait ?

Je tuerai, sans doute, les plombiers, qui m’ont envoyé une facture bien trop élevée.

 

Oui, mais comment ?

Non. Je ne suis pas très à l’aise pour tuer les gens !

 

Merci.

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