Une nouvelle interview d’Eric Boury

Eric Boury a donné, le 18 juillet 2017, une interview à l’association des traducteurs littéraires de France (ATLF).

Sans titre

L’homme à qui l’on doit de dévorer ces polars islandais qui nous font frissonner… de peur. Pour le blog, il revient sur sa carrière et explique dans le quart d’heure technique les difficultés qu’il rencontre dans les œuvres qu’il traduit, qu’il s’agisse de questions de linguistique ou de transmettre dans notre langue un système de pensée si éloigné du nôtre.

Comment en es-tu venu à traduire du polar ?

J’ai commencé grâce à Anne-Marie Métailié. Elle m’a contacté en 2004 pour me proposer de traduire La cité des Jarres d’Arnaldur Indriðason. J’avais lu un premier livre de lui, que j’avais beaucoup aimé, mais pas celui-là. À l’époque, il me semble que Régis Boyer, sous la direction de qui j’avais fait mon master, avait refusé de s’en charger, car il ne traduisait pas de polar. Je suppose qu’il  a donc donné mon nom à Anne-Marie. Nous n’étions pas nombreux à maîtriser l’islandais ! C’est une langue très complexe, aux déclinaisons nombreuses et dont la forme ancienne est peu différente de l’islandais parlé aujourd’hui.

Il est rare d’être ainsi sollicité !

Oui, et c’est un confort exceptionnel. J’avais alors deux traductions à mon actif et je me disais « ouf, on va enfin me laisser tranquille ». J’enseignais et j’avais des enfants en bas âge, je ne cherchais pas particulièrement à me lancer dans la traduction. Malgré tout, je n’ai pas pu refuser, car l’auteur m’emballait. Treize ans plus tard, nous sommes trois traducteurs très actifs à traduire de l’islandais, et j’ai démissionné de mon poste d’enseignant.

Comment en es-tu venu à t’intéresser à l’islandais ?

Je l’ai appris à la fac et j’ai ensuite passé deux ans en Islande, quelques mois dans une ferme, puis le reste de mon séjour à Reykjavik. Cette langue me passionnait. Avec elle, j’évoluais dans un univers complètement détaché de la France et du français. Ensuite, j’ai commencé à apprendre à traduire avec les deux  premiers livres auxquels j’ai travaillé.

Et le polar ?

Au départ, ce n’était pas ma branche, je n’en lisais même pas. Ce qui m’a séduit chez Arnaldur Indriðason, c’est ce côté totalement immergé dans la société qui se dégage de ses ouvrages, une société qu’il dépeint avec beaucoup de réalisme, ce qui permet de régler leur compte aux clichés de type « c’est un pays où le crime n’existe pas ». Bien sûr, les crimes sont plus nombreux dans les polars islandais que dans la réalité, mais quand même.
Une autre dimension m’intéresse dans ses romans : on y explore l’histoire du pays. Ses intrigues mêlent souvent passé et présent. Avec lui, j’ai toujours l’impression d’être vraiment en Islande. Quand je le lis, je ne peux m’empêcher de me dire : « Oui, c’est bien ça qu’on perçoit en voyant telle ou telle chose. » C’est un grand observateur de la société et de l’environnement en général.

Quel est ton meilleur souvenir de traduction ?

Généralement, je tombe amoureux du livre que je traduis. Mais mon meilleur souvenir est le premier de ses romans mettant en scène le commissaire Erlendur Sveinsson, La cité des Jarres. Aujourd’hui, je dois en être au treizième, je suis habitué à son style. Au premier, je me disais tout le temps : « mais qu’il est doué ! »
La femme en vert m’a vraiment secoué. Cela reste pour moi le meilleur de ses romans. J’étais très impressionné. C’est magistral. J’ai été subjugué en le traduisant.

D’ailleurs, les polars que j’ai aimés, je les ai traduits. Les deux seuls d’Arnaldur que je n’ai pas traduits, c’était par manque de temps et non pas pour une autre raison. J’aurais regretté de ne pas traduire cet auteur.

Comment travailles-tu avec tes éditeurs ? Ont-ils accès à la version originale du texte ?

Non. Résultat, ce sont des relations personnelles qui se créent avec l’éditeur, comme c’est le cas avec Anne-Marie Métailié, puisque pendant longtemps, j’étais pratiquement le seul à traduire du polar islandais. Elle est ainsi revenue du salon du livre de Francfort avec Le temps de la sorcière, d’Árni Þórarinsson et m’a demandé ce que j’en pensais. On occupe ainsi très vite un rôle de conseiller et de découvreur. Il m’est d’ailleurs arrivé de lui apporter des textes.
Les conditions de travail n’ont rien à voir avec celles des traducteurs de l’anglais, par exemple.

Le quart d’heure technique

Quelles sont pour toi les difficultés emblématiques du genre ?

Elles tiennent plus à la langue même. Moi, ce qui m’importe, c’est que le résultat soit un livre en français. Pour cela, tu es obligé de t’éloigner de la version originale, car le mode de pensée en islandais est différent de celui que nous connaissons en français. Comparé au danois ou au norvégien, l’islandais est beaucoup plus éloigné de notre manière de raisonner. Résultat, si tu restes près du texte, le lecteur français n’a aucune idée de ce dont tu parles.
Prenons, par exemple, le mot Laugavegur. Traduit au plus près, cela signifie « la route des sources chaudes ». Mais il s’agit de la rue principale de Reykjavik. Donc, dans le texte français, j’écris « la rue Laugavegur ».

L’islandais est aussi une langue très redondante. En islandais, on dira « il referme la porte derrière lui ». En français, « il referme la porte » suffit.

Une autre difficulté tient à la réalité de la vie quotidienne des Islandais, si loin de la nôtre. Les plats locaux sont un véritable casse-tête. Ainsi, ils mangent de la lifrarpylsa, une sorte de boudin à la graisse ou au foie de mouton, cuit dans la panse, puis conservé dans du petit-lait, et qui se déguste froid. Si tu écris « il mange du boudin », cela ne correspond pas à ce qu’est ce plat. Il faut détailler davantage. Tu t’éloignes donc de la VO, parce que tu expliques une chose que les Islandais connaissent. Mais tu ne peux pas faire autrement si tu veux que le lecteur comprenne. Bref, tout est à expliquer, à reconstruire, et je mets parfois des notes de bas de page. En fait, tu t’éloignes du texte pour t’en rapprocher. Et ce n’est pas parce que c’est un polar que tu peux te permettre d’escamoter plus de choses.

Comment fais-tu pour le système judiciaire ? Ou policier ?

Une des difficultés est qu’en Islande, il n’y a pas d’armée. En islandais, la gendarmerie devient la police militaire !
Dans un texte, je me suis ainsi retrouvé avec un « chef militaire ». Était-il général ? Maréchal ? Commandant ? En fait, tout dépend du contexte, mais tu ne peux jamais en être sûr.

J’ai aussi eu un « entraîneur de troupes ». J’avais d’abord opté pour « lieutenant », mais il se présentait plus loin comme « sergeant ». Donc, il est sergent de l’armée américaine.

Ce flou dans les grades s’explique par l’histoire du pays, qui, comme je l’ai dit, n’a pas d’armée propre, mais a connu sur son territoire l’armée anglaise, puis américaine. Donc, quand tu traduis, tu fais un peu ta propre cuisine pour que cela reste réaliste. Dans le cas précis de cet “entraîneur de troupes”, qu’il soit lieutenant ou sergent, au fond, cela n’a aucune importance dans le récit.

Qu’en est-il des scènes de meurtre ?

 Il s’agit rarement d’une exposition pure de la violence. On reste dans des limites très raisonnables, jamais dans des descriptions trop violentes. Quand quelqu’un meurt, le médecin du district vient en faire le constat, puis le corps est emmené à la morgue et autopsié si la mort est suspecte.

J’ai parfois davantage de difficultés avec l’expression des sentiments. La phrase « ils étaient très bons amis » peut aussi bien signifier « ils se voient tous les six mois pour boire un verre » que « ils vivent une folle passion ». Impossible de le savoir !

À quelles autres difficultés es-tu confronté ?

J’ai l’habitude de prendre pour exemple la météo. En islandais, il existe quinze mots différents dans la langue usuelle pour décrire la neige. Par exemple, föl est une fine pellicule qui recouvre l’herbe mais à travers laquelle elle perce, ce n’est pas de la neige (snjór) pour un Islandais. Donc, tu écris « un voile presque transparent recouvrait… ». De la neige qui tombe en bourrasque sous l’effet du vent s’appelle skafrenningur, ce n’est pas “il neige”. Là, il vaut mieux éviter de sortir de chez toi ! La météo tient donc une grande place dans ces récits. Tout comme la nature en général. Pour les arbres, les noms sont assez souvent calqués sur le danois. Parler d’un châtaigner à un Islandais, c’est comme parler d’un micocoulier à un Français ! Un Islandais ne fera pas la différence entre un hêtre, un chêne, un tilleul, cela lui est impossible. En fait, tout ça est une question de charge culturelle partagée…

Propos recueillis par Luce Michel

 

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