Interview du responsable national de la police islandaise

Le commissaire national de la police islandaise, Haraldur Johannessen, parle des challenges auxquels sont confrontées les forces de police islandaises.

Article de Iceland review, par Zoé Robert –juin 2016.

L’Islande est constamment classée comme l’un des pays les plus surs du monde. Avec une superficie de 103 000 km2 et une population d’environ 330 000 habitants, l’Islande est aussi l’un des pays les moins densément peuplés du monde. Les images, diffusées sur les réseaux sociaux de la police, de policiers faisant de la planche à roulettes, posant avec des petits  chats, faisant la lecture aux enfants, donnent un aperçu des aspects les plus légers du travail de la police en Islande. Cependant, les forces de police du pays, composées d’environ 650 agents, font aussi face à bon nombre des problèmes sérieux, que leurs homologues des autres pays doivent traiter, comme les débats sur l’armement de la police, les trafics humains, les crimes haineux, l’égalité dans les troupes et le manque de moyens. Dans les années récentes, l’accroissement rapide du tourisme a aussi multiplié la liste des challenges pour la police.

Iceland Review interroge le Commissaire national de la police Haraldur Johannessen, à propos de ces sujets et de bien d’autres.

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Décrivez-nous une journée type des policiers en Islande. En quoi leur travail diffère-t-il de celui des policiers des pays avec un taux de criminalité plus élevé ?

L’Islande est un pays où les gens, en général, peuvent se sentir en sécurité. Nous devrions être reconnaissants pour cela. Le travail de la police, en Islande, est centré sur le service à la population ; d’où le mot islandais Lögregluþjónn, qui signifie littéralement « serviteurs de la loi ». La police islandaise affronte les mêmes challenges que les autres forces de police, à une échelle plus petite.

 

La question de savoir si la police, en Islande, devrait porter des armes à feu, a provoqué des débats houleux. Où en est cette question aujourd’hui ?

Ce débat a causé des incompréhensions. Aucune décision a été prise d’armer la police – bien au contraire ; ils vont rester sans armes. Toutefois, les commissaires de district peuvent, s’ils le souhaitent, placer des armes à feu dans des coffres spéciaux, fermés, dans les voitures de police. Les pistolets sont donc à la disposition des agents de police, mais ils doivent suivre des directives très strictes et ne peuvent à avoir accès aux armes, seulement après en avoir demandé la permission et en ayant reçu un code obligatoire pour ouvrir les coffres les contenant. Je pense, qu’il est évident que, dans le cas où la police devrait faire usage d’arme à feu, demander aux agents de faire des centaines de kilomètres jusqu’au poste de police le plus proche, pour obtenir ces armes, afin, après être revenu, de donner une réponse armée à une situation qui le nécessite, serait inenvisageable. Vous devez avoir en tête les distances et, dans certains lieux, des infrastructures très primaires en termes de routes et d’accès.

 

Qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi est-il considéré, aujourd’hui, comme essentiel, pour les agents de police, d’avoir un accès plus facile aux armes ?

Ces dernières années, la police islandaise, dans un nombre grandissant d’occasion, a été obligée de se tenir prête pour la résistance armée et l’utilisation d’armes à feu. Il y a des cas, par exemple, impliquant des criminels appréhendés, des bandes du crime organisé, où des individus armés ont été une menace pour leur entourage ou pour eux-mêmes. Le crime organisé est un phénomène croissant en Islande et c’est un fait connu que certains de ces groupes sont composés de criminels lus durs, Islandais ou étrangers. Je voudrais aussi faire référence à ce que je disais plus tôt : la police est-elle destinée à affronter des individus ou des groupes armés, sans armes ? Sommes-nous prêts à demander à des agents de risquer ou de donner leur vie dans de telles circonstances ? Je pense qu’il n’y a pas à réfléchir très longtemps à cela, pour aboutir à une conclusion logique. Placer des armes à feu dans des coffres spéciaux, fermés, dans les véhicules de police, est, pour moi, une réaction logique à un contexte qui change. Le commissaire national de la police islandaise dirige aussi une brigade spéciale, qui est entrainée au maniement d’armes à feu et comment réagir face à des situations de terrorisme et de prises d’otages. Mais laissez-moi vous répéter que la police n’est pas armée et restera sans arme. Vous ne rencontrerez pas un seul flic islandais, portant un pistolet. Nous pensons que ce n’est pas le bon chemin à suivre.

 

Certains peuvent être surpris d’apprendre que l’Islande possède une brigade spéciale. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La brigade spéciale a reçu en entraînement dans le but d’être capable de répondre à des individus ou groupes dangereux et armés et d’intervenir dans des circonstances difficiles. En 2015, la brigade spéciale a porté des armes à feu dans 104 occasions et, dans 75 cas, ce fut à cause d’individus armés. Il convient de mentionner que les membres de la brigade spéciale effectuent également plus de travail de police classique. Ils assistent la police dans de nombreux cas, mènent des missions concernant la protection et la sécurité, l’entrainement, la plongée, la neutralisation d’explosifs et, la dernière mais pas la moindre, les catastrophes naturelles, comme les éruptions volcaniques.

 

Comment est-ce que la taille de la société islandaise influence le travail de la police. Quels en sont les avantages et les inconvénients ?

Les avantages surclassent largement les inconvénients. Les enquêtes montrent sans cesse que les Islandais font confiance à leur police. Grâce à ses relations entre la police et la population, les Islandais n’hésitent pas à la contacter s’ils ont l’impression que quelque chose ne tourne pas rond dans leur voisinage. Evidemment, la police peut mieux servir le public quand elle à la confiance de la population. Des inconvénients existent certainement : dans une si petite population, les agents de police sont bien connus, individuellement, de chacun. Bien sûr, cela s’applique spécialement aux plus petites villes des zones rurales. La proximité peut devenir un problème ; nous sommes conscients de cale. Le risque de corruption existe évidemment, donc le contrôle est essentiel.

 

En février dernier, il a été reporté qu’un agent de police de la division des stupéfiants avait averti un suspect d’une perquisition de son domicile. De quelle façon êtes-vous concerné par la corruption, au sein de la police islandaise ?

Bien sûr que je suis concerné ; chaque commissaire que j’ai rencontré au cours de mes nombreuses dans cette fonction, a été concerné par la corruption. C’est un danger clair et constant. La complaisance peut être dévastatrice. Nous, Islandais, devrions le savoir, quand on pense à la crise financière de 2008. Dans une société petite et étroitement liée, la corruption est évidemment une source de préoccupation.

 

La police métropolitaine de Reykjavík a attiré l’attention pour son utilisation innovante des médias sociaux. Parlez-nous de comment et pourquoi les forces de polices utilisent les médias sociaux.

Cela revient réellement sur ce que je disais à propos de la confiance entre le public et la police. Afin de maintenir cette relation proche, la police doit utiliser les technologies modernes. Les réseaux sociaux ont pris une part importante dans notre vie quotidienne, et la police utilise ces technologies pour servir davantage la population. Cela implique une interaction avec le public, donnant et recevant des informations, informant le public sur le trafic routier, émettant des avis…

 

En janvier, la police métropolitaine de Reykjavik a mis en place un projet pour surveiller et prévenir les crimes haineux. Qu’est-ce qui a déclenché la décision de mener un tel projet et qu’est-ce qu’elle implique ?

Le crime haineux est une cause de préoccupation croissante dans de nombreux pays occidentaux. Il y a juste quelques jours, nous avons été témoin d’un horrible massacre aux Etats-Unis [la tuerie d’Orlando, le 11 juin]. Selon la loi, le « crime haineux » est un concept utilisé pour décrire un acte commis sur une vision négative envers un individu ou un groupe en fonction de l’origine ethnique, de la couleur de peau, de la religion, de l’orientation sexuelle… Malheureusement, l’Islande n’est pas exempte d’individus qui ont une vision négative ou haineuse des autres, par racisme ou bigoterie. En mettant en place ce projet, nous mettons davantage l’accent sur le crime de haine, qui devrait être souligné et décrit dans le code pénal islandais. La police est chargée de faire respecter la loi et nous avons besoin d’être capable de réagir quand la cohésion sociale est menacée par de tels crimes.

 

Quel est le degré de préoccupation de la menace terroriste mondiale, pour vous ?

Comme vous le dites, la menace est mondiale. Les Islandais ne peuvent pas penser qu’ils sont isolés ou déconnectés du monde extérieur, à cet égard. Est-ce que ça aurait du sens ? Alors, oui, nous prenons la menace au sérieux. L’Islande prend part à la coopération internationale contre la menace terroriste. Le commissaire national dirige une unité de sécurité nationale, chargée entre autres choses, d’évaluer la menace.

 

Les forces de police islandaises ont accueilli leur premier agent, né à l’étranger, une policière, Polonaise de naissance, il y a quelques années seulement. Etant donné que les étrangers constituent à peu près 10 % de la population, pourquoi n’y a-t-il pas plus d’agents de police, d’origine étrangère, en Islande ?

La police doit refléter la société ; la police constitue une partie de la société, pas quelque chose au-dessus, en-dessous ou au-delà d’elle. Je pense que c’est très important pour la police islandaise d’avoir des agents d’origine étrangère dans ses rangs. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles c’est important : la connaissance des langues étrangères et la familiarité en termes de culture sont les plus évidentes. J’ai depuis longtemps été de l’opinion que la police devrait faire un effort pour augmenter le nombre d’agents de police d’origine étrangère. Cependant, le recrutement actif d’Islandais d’origine étrangère n’a pas eu lieu et se référer à un environnement ou une origine spécifique peut poser problème en termes de lois et de règlement. Des changements devront être décidés en coopération avec le ministère de l’intérieur et devront être une part du changement de politique. Une nouvelle loi sur l’éducation de la police vient d’être adoptée, qui entraînera des changements signifiants, qui impliqueront, entre autres choses, que le niveau d’étude dans la police sera porté au niveau universitaire. Je suis plutôt optimiste sur le fait que des gens talentueux de différents environnements seront intéressés par le métier d’agent de police.

 

Fin 2014, le premier agent féminin  a été nommé comme chef de la police de Reykjavík. Les forces de police sont traditionnellement considérées comme une institution où la gent masculine domine. Comment cela a-t-il changé depuis que vous avez commencé votre mission ?

Lors des vingt dernières années où j’ai servi comme commissaire national de la police islandaise, j’ai été à l’origine de plusieurs changements afin de faire de la police un lieu de travail moins dominé par les hommes. Pour n’en citer que quelques-uns ; j’ai créé un service spécial dans le commissariat national afin d’assurer que les principes d’égalité et d’égalité des chances sont respectés. J’ai aussi initié une politique d’égalité des sexes à l’intérieur de la police islandaise. Nous avons travaillé durement afin d’affirmer l’égalité des sexes et de s’assurer que les femmes aient les mêmes chances que les hommes en termes de promotion. De même pour la qualité du travail. Il est, bien-sûr, très important que les agents de police féminins sentent qu’elles sont acceptées et respectées à égalité. Comme je l’ai dit, la police est une part de la société et doit refléter la société. Une force de police seulement dominée par les hommes ne représente pas la société actuelle. Les femmes constituent maintenant 15 % des effectifs de police. Le nombre des femmes chez les élèves-policiers s’est accru ces dernières années. Nous avons impulsé l’élan, mais nous devons aller plus vite.

 

Jusqu’à présent, la question des trafics recevait une moindre attention en Islande. Qu’est-ce qui a changé ? Y a-t-il eu une augmentation des cas ? S’agit-il plus d’un regain de conscience de la population, de plus grands efforts de la police ou d’un intérêt plus accru des médias ?

Tout cela à la fois, je dirais. Nous avons eu des cas notables impliquant des trafics d’êtres humains dans les années récentes. L’un d’eux fut très sérieux et impliquait une organisation criminelle étrangère. De lourdes peines de prison furent prononcées envers les coupables de cette affaire. Cela indique que c’est un problème grandissant. C’est difficile pour moi de m’exprimer plus clairement sur des cas actuellement en cours d’enquête et de procès. Mais, oui, je peux dire que c’est un phénomène croissant en Islande et que nous devons prendre les indicateurs et les leçons apprises, très au sérieux. Cependant, la société ne doit pas se contenter de regarder la police et de dire que c’est quelque chose à laquelle nous devons nous attaquer. C’est un problème social, qui a besoin d’une approche globale et ne peut être traitée que par une sensibilisation accrue, la coopération, les campagnes et ainsi de suite.

 

Beaucoup de gens trouvent que c’est difficile à croire que le trafic humain et le travail forcé peut exister dans une petite société comme l’Islande. Il y a eu un cas de suspicion de trafic et de travail forcé dans la ville de Vík í Mýrdal (300 habitants) au début de l’année, qui s’est prolongé pendant des mois. Selon le dernier rapport sur l’esclavage mondial, il y a environ 400 personnes victimes de travail forcé en Islande. Comment gérer ce qui existe clandestinement depuis si longtemps ?

Le nombre que vous citez du rapport sur l’esclavage mondial est choquant. Je ne peux pas faire de commentaires sur son exactitude, mais c’est une grande surprise. Ayant dit cela, des indications montrent que le trafic d’êtres humains existe en Islande. Il y a une prise de conscience grandissante, en Islande, du trafic humain, j’en suis certain. Le fait, que ça existe dans un pays si petit, montre toute la difficulté du problème et comme est primordiale la prise de conscience de la population.

 

Dans les années de boom économique, il y a eu des cas de trafics liés aux clubs de Champagne. Y a-t-il une industrie particulière ou un secteur de la société, aujourd’hui, où l’on trouve plus de cas de trafics qu’ailleurs ?

Si vous lisez les analyses criminelles émises par le commissariat national, dans les années récentes, vous trouverez que l’accent est de plus en plus mis sur ce domaine de la criminalité, à savoir le trafic d’êtres humains. Dans notre rapport de 2015, nous montrions spécialement du doigt le tourisme et l’industrie de la construction.

 

Comment ce rapide développement du tourisme a touché la police en Islande ?

L’impact a été assez dramatique. Le nombre de personnes sur ou en dehors des routes a considérablement augmenté. Tout simplement, cela signifie que le nombre de personnes que nous devons servir a cru exponentiellement dans un très court laps de temps –juste trois ou quatre années. Plus de monde dans ce pays entraine plus d’accidents et d’incidents qui entrainent l’intervention de la police.

 

Pour résumer, quels sont les plus grand défis auxquels les forces de police doivent faire face, en Islande, aujourd’hui ?

En termes d’évolution du tourisme, près de 1,7 million de visiteurs sont attendus cette année, en Islande ; une nation de 330 000 habitants. Cela signifie que le nombre de touristes venant en Islande cette année, atteindra cinq fois la population. Vous trouverez certainement des lieux et de la place, mais vous ne trouverez aucun état indépendant qui doit faire face à ce ratio de 5 contre 1. Pour moi, comme commissaire national, c’est évident que nous avons besoin d’une force de police plus grande et c’est impératif que nos dirigeants démocratiquement élus s’intéressent à cette question. Ayez en tête qu’après le crash financier de 2008, la police a du se débrouiller une baisse de 35 % de son budget. Ce fut un revers majeur et bien que des mesures aient été prises en termes de croissance du budget de la police, nous avons encore un long chemin à parcourir.

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