L’Islande, de crise en crise

De la crise financière de 2008 aux élections législatives anticipées du 28 octobre 2017, en passant par le scandale des Panama Papers, l’Islande n’en finit pas de se débattre dans les crises politiques, avec, comme figure principale, le premier ministre sortant, Bjarni Benediktsson.

2008 : un essai non-transformé

L’Islande fut frappée de plein fouet par la crise financière de 2008. Une partie non-négligeable de la population descendit dans les rues avec des casseroles et autres ustensiles de cuisine, pour faire entendre leur voix. Il est vrai que beaucoup avait su profiter du système financier fondé sur des avoirs spéculatifs fragiles et le pays vivait au-dessus de ses moyens. La révolution des casseroles aboutit au renvoi de l’élite politique, rendue responsable de la crise et, pour la première fois depuis la proclamation de la république en 1944, les deux partis traditionnels, le parti de l’indépendance (Sjálfstæðisflokkurinn – Sjá) et le parti du progrès (Framsóknarflokkurinn – Fram), laissaient les rênes du pays à une coalition de gauche1 , pour quatre ans, de 2009 à 2013.

Revolution en islande

La population islandaise, dans un même élan, refusait lors de deux référendums, de supporter le poids financier de la crise, mettant le pays en froid avec les Pays-Bas et le Royaume-Uni2. Les trois plus grandes banques nationales, Kaupþing, Glitnir et Landsbanki, furent alors placées sous le contrôle de l’Etat. Le pays devint alors un modèle cité dans le monde entier, celui d’un peuple qui se lève en masse pour refuser le « diktat » des institutions financières et des banques. Dans la foulée, un mouvement citoyen vit le jour, dans le but de rédiger une nouvelle constitution, qui bouleversait le statu quo politique ambiant, imposait plus de transparence et réclamait de protéger l’environnement de l’île des spéculateurs et industriels étrangers. Malheureusement, l’essai ne fut pas transformé et le projet de nouvelle constitution fit long feu et ne fut jamais mis en œuvre3. La crise entraîna quand même la démission du gouvernement de Geir Haarde (parti de l’indépendance – droite) et provoqua des élections législatives anticipées en 2009. Ce fut une coalition de gauche entre l’Alliance (Samfylkingin – socio-démocrates) et le Mouvement des verts et de gauche (Vinstri-Græn – gauche), qui remporta le srutin et la présidente de l‘Alliance, Jóhanna Sigurðardóttir, fut chargée de diriger le nouveau gouvernement. Mais aux élections législatives suivantes, de 2013, c’est la vieille alliance, Fram-Sjá, qui revint aux affaires, avec Sigmundur Davíð Gunnlaugsson (P. du progrès) comme premier ministre.


2016 : Le scandale des Panama Papers

Le scandale des Panama Papers4, éclaboussa largement l‘Islande. Plusieurs personnalités politiques5 furent impliquées, dont le premier ministre en personne. Dès le 4 avril 2016, des miliers de personnes6 descendirent dans la rue, pour demander sa démission, renforcées par une pétition en ligne qui recueillit plus de 28 000 signatures. Le lendemain, Sigmundur D. Gunnlaugsson annonça qu’il se mettait en retrait du gouvernement, mais restait à la tête du parti du progrès. Le 6 avril, les deux partis au pouvoir (Sjá – Fram) s’accordèrent et annoncèrent la tenue d’élections anticipées. Le ministre de l’agriculture, Sigurður Ingi Jóhannsson (Fram) fut nommé chef du gouvernement. Le 3 octobre suivant, Sigmundur D. Gunnlaugsson fut battu à la présidence du parti du progrès, par le nouveau premier ministre. En septembre 2017, dans l’optique des élections de fin octobre, il quitta le Fram et fonda un nouveau mouvement, le parti du centre (Miðflokkurinn). 

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Sigmundur Davið Gunnlaugsson Sigurður Ingi Jóhannsson

 

Une majorité difficile à trouver

Les élections anticipées eurent lieu le 29 octobre 2016. Les résultats furent très serrés et aucune majorité ne se dégagea nettement. Le parti de l‘indépendance arriva en tête avec 21 sièges à l‘Alþing, le parlement, qui en compte 63. Avec 8 sièges, son allié traditionnel, le parti du progrès, ne put lui apporter le nombre de députés suffisant à établir une majorité. En face, la coalition anti-gouvernementale , composée de l‘Alliance, du Mouvement des verts et de gauche, du parti pirate7 et d‘Avenir radieux8 n‘obtint que 27 sièges, quand la majorité requise est de 32. Après d‘âpres négociations, un compromis fut trouvé entre le parti de l‘indépendance, Avenir radieux et Renaissance9. Le 11 janvier 2017, le président du parti de l‘indépendance, Bjarni Benediktsson, bien qu‘impliqué dans le scandale des Panama Papers, constitua un nouveau gouvernement, autour d‘une majorité fragile de 32 députés.

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Bjarni Benediktsson

 

Nouveaux scandales et nouvelles élections

Le 15 septembre 2017, Avenir radieux claqua la porte de la coalition, provoquant la démission du gouvernement. Cependant, le président de la république, demanda à Bjarni Benediktsson de rester en poste jusqu‘à de nouvelles élections anticipées, convoquées le 28 octobre.

La raison du brutal départ d‘Avenir radieux était d‘ordre judiciaire. Une disposition du droit islandais permet à une personne condamnée, ayant effectué sa peine, de voir la mention de son infraction effacée de son casier judiciaire, par la caution écrite de trois personnes, jugées de bonne moralité10. Le scandale naquit de la caution apportée par le père de Bjarni Benediktsson à l‘un des entrepreneus les plus riches du pays, l‘octogénaire Benedikt Sveinsson, qui fut condamné pour avoir violé, durant douze ans, sa fille adoptive. Il apparut alors que le premier ministre était au courant de l‘initiative de son père et l‘avait cachée à ses partenaires de la coalition. Les révélations suscitèrent beaucoup d‘émotion dans une population déjà échaudée par d‘autres affaires de pédophilie, notamment celle, similaire, d‘un ancien procureur. Bjarni Benediktsson eut beau affirmer que cette disposition juridique était « incompatible avec la sensibilité de l’opinion publique », indiquant au passage que son gouvernement engage une révision du code pénal, affirmant avoir été « choqué » par la démarche de son père en disant « Je n’aurais pas pu écrire une telle lettre », le mal était fait et Avenir radieux préféra se retirer de la coalition, provoquant de nouvelles élections législatives.

                Vendredi 6 octobre, enfonçant le clou, des médias révélèrent que Bjarni Benediktsson était soupçonné d’avoir vendu la quasi-totalité de ses actifs, juste avant la nationalisation de la banque Glitnir, en 2009. Selon le bimensuel Stundin, l’agence Reykjavik Media et The Guardian, le premier ministre, alors député et membre de la commission des affaires économiques et fiscales, se serait séparé de 119 millions de couronnes (près de 970 000 €) sur les 165 millions investis dans la banque. Selon ces sources, Bjarni Benediktsson entretenait des liens très étroits avec les dirigeants de Glitnir, ce qui constitue un conflit d’intérêts. « Toutes mes transactions concernant la banque Glitnir  étaient normales. Elles ont maintes fois été vérifiées. C’est l’essentiel. » peut-on lire sur le compte Facebook de l’homme politique. Il a affirmé qu’il a passé ses ordres de vente le 2 octobre 2008, avant l’entrée en vigueur, le 6, des lois de nationalisation. Il expliquait que « le produit de la vente est resté dans la banque […]. J’ai progressivement vendu les actifs au cours de l’année suivante et en ai transféré une partie dans d’autres fonds et comptes de la banque. […] On insinue que j’ai profité de ma position et commis un délit d’initié. Les deux […] allégations sont fausses. » Certes, mais cela fait beaucoup pour une personnalité politique de premier plan, qui selon les révélations des Panama Papers, possédait des actions dans une entreprise off-shore aux Seychelles. D’autant que son entourage familial n’est pas exempt de soupçons. Son père et son oncle auraient, eux aussi, vendu leurs actifs, avant l’effondrement de Glitnir.

                Dernière histoire en date, on apprenait le 17 octobre dernier, que Bjarni Benediktsson venait de faire interdire la publication d’enquêtes le concernant.

 

Et maintenant ?

Les Islandais sont-ils lassés de ces affaires à répétition ? Vont-ils rompre avec ce système ancien basé sur des élites qui tiennent le pays depuis des décennies ? Vont-ils enfin aller jusqu‘au bout du processus de démocratie directe entamé au lendemain de la crise de 2008 ? Une première réponse sera bien sur fournie par le srcutin du 28 octobre. Il est cependant difficile de conclure à la volonté des Islandais de tourner cette page à croire les sondages qui, depuis quelques jours, placent le parti de l‘indépendance, en tête !

 

Notes:

1  La gauche avait déjà dirigé le pays, mais pour des périodes très courtes, en 1958-1959 (11 mois) et en 1979-1980 (moins de 4 mois). Elle a parfois été membre de la coalition dominée par le parti du progrès et le parti de l’indépendance.

2 Ce n’est pas la première fois que les relations islando-britanniques sont tendues. Elles le furent bien lus lors des trois « guerres de la morue » des années 50 à 70.

3 Au sujet de la crise financière, de la révolution des casseroles et du projet de nouvelle constitution, lire La révolution des casseroles, de Jérôme Skalski, aux éditions de La contre allée, 2012.

4 Il s’agit de la fuite en avril 2016, dans plusieurs journaux, notamment la Süddeutsche Zeitung, reprise par Le Monde, de documents confidentiels provenant d’un cabinet d’avocats panaméen, révélant l’existence de nombreuses sociétés off-shore et les noms des leurs actionnaires, qui purent, ainsi, échapper aux régimes fiscaux de leur pays respectif.

5 Outre le premier ministre, Sigmundur D. Gunnlaugsson, sont aussi cités le ministre des finances Bjarni Benediktsson, qu’on retrouvera bien vite aux affaires, le ministre de l’intérieur Ólöf Nordal, Júlíus Vífill Ingvarsson, conseiller municipal de Reykjavík, des membres de la famille de Dorrit Moussaieff, première dame d’Islande, ainsi que Loftur Johanesson, agent de la CIA et homme d’affaire reykjavikois.

6 Entre 22 000 et 24 000 sur les 330 000 habitants que compte l’île.

7 Mouvement de citoyens issu des groupes de réflexion constitués à partir de 2009 pour proposer une nouvelle constitution.

8 Parti centriste créé en 2012 par des transfuges du Parti du progrès et de l’Alliance, qui rejoignent le Meilleur parti, fondé par l’humoriste et ancien maire de Reykjavík, Jón Gnarr.

9 Parti issu d’une scission du parti de l’indépendance, en mai 2016.

10 Devant l’ampleur du scandale, cette loi fut partiellement et temporairement abrogée par le parlement, le 27 septembre dernier, avant les décisions du prochain gouvernement.

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