Mystérieuse disparition à Askja

                Au cours d’une randonnée dans la zone de la caldeira d’Askja, dans les Hautes Terres d’Islande, autour du lac d’Öskjuvatn et du cratère du Viti, je remarquais un cairn, un peu à l’écart du chemin.

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Mon premier réflexe fut d’incriminer ces touristes – pas tous – qui ne peuvent s’empêcher de marquer leur passage d’une manière ou d’une autre. Or, m’approchant, je constatais que ce cairn était en fait une sorte de mausolée, avec une plaque mentionnant : « 1907 – Walther von Knebel – Max Rudloff ». Il est aussi précisé que ce sont des « Amis de l’Islande de Cologne et d’Hambourg », qui apposèrent cette plaque en 1979.

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Ma curiosité fut alors émoussée. Je me renseignais sur ces deux individus et tombais ainsi sur une énigme.

Que s’est-il donc passé, dans la région d’Askja, en 1907 ?

                A l’été 1907, une expédition allemande se rend dans la caldeira d’Askja, pour faire des études sur une région peu connue alors. La dernière éruption, à l’origine de la formation du cratère du Viti, remontait à 1875. L’équipe est composée de Johann von Knebel, géologue et vulcanologue reconnu, du peintre Max Rudloff, chargé d’illustrer les découvertes et d’un jeune étudiant géologue de 22 ans, Hans Spethmann.

                Johann von Knebel est né le 13 avril 1880, à Jauer, en Silésie (aujourd’hui en Pologne). En 1901, il obtient un poste d’assistant à l’institut géologique et paléontologique de l’université Friedrich Wilhelms de Berlin. Il devient le spécialiste des formations karstiques et publie une monographie sur ce sujet en 1906. Il contribue grandement à la compréhension de la formation géologique de l’île de la Grande Canarie, sur laquelle il effectue trois séjours, au cours du premier semestre de 1907. Deux ans auparavant, à ses frais, il monte un premier voyage de recherche en Islande. C’est avec le soutien du Fonds Humboldt pour la recherche, qu’il organise une deuxième expédition sur l’île. Son but est d’étudier le bassin volcanique d’Askja, dans le massif de Dyngjufjöll.

                En mai 1907, Walther von Knebel et son compagnon, Max Rudloff, se rendent de Berlin à Copenhague, d’où ils embarquent pour l’Islande. A la mi-juin, la couverture neigeuse est encore importante sur l’île. Bagages, matériel et nourriture sont expédiés par bateau à Akureyri, d’où partira l’expédition. A Reykjavik, von Knebel retrouve Ögmundur Sigurðsson, dont il avait fait connaissance deux ans auparavant et avec lequel il s’était lié d’amitié. L’Islandais organise la partie logistique du voyage, prévoyant les chevaux et les ravitaillements dans les relais de poste. Aujourd’hui, seule une piste, parfois chaotique, avec des rivières à traverser à gué, accessible uniquement en 4x4, mène sur le site d’Askja. On imagine aisément que l’entreprise était plus ardue encore, il y a un siècle. A Akureyri, l’équipe est rejointe par Hans Spethmann, étudiant géologue, qui a pris un autre navire, au départ de Copenhague. Hans Spethmann, né en 1885, est l’étudiant de von Knebel.  Il se fera un nom, plus tard, dans le domaine de la géologie minière. Après les préparatifs nécessaires, l’expédition quitte Akureyri fin juin et, après un voyage difficile, atteint la caldeira d’Askja, le 1er juillet. Après quelques jours de repos, le guide repart avec les chevaux ; les réserves en foin, qu’ils ont emportées avec eux s’épuisant. En effet, sur le sol recouvert de lave, pas un seul brin d’herbe ne pousse et il faut donc emporter la nourriture des chevaux. Le guide prend les dernières nouvelles des trois comparses et s’en va. Il est prévu qu’il revienne les ravitailler dans quatorze jours, leur apportant notamment le courrier en provenance d’Allemagne. Von Knebel, Rudloff et Spethmann se retrouvent donc seuls. Ils sont équipés d’une tente militaire, de sacs de couchage, pour résister au froid et des provisions nécessaires. C’est avec enthousiasme que, munis des instruments de mesure nécessaires, ils commencent leurs travaux de prélèvements et de recherche. Les trois scientifiques ont pour mission de passer quatre semaines sur les lieux, afin d’étudier la zone, intéressante pour les géologues, et quasi inexplorée. Leur guide, Ögmundur Sigurðsson, s’était déjà rendu sur place, en 1884, accompagnant le professeur Thorvaldur Thoroddsen, qui étudiait l’île. A cette époque, il n’y avait que quelques sources d’eau chaude, dans la partie sud-est de la caldeira. Ögmundur est donc surpris de découvrir, à la place, un lac, en partie recouvert d’une pellicule de glace. Une exploration de ce lac est prévue et, à dessein, les scientifiques ont apporté d’Allemagne, un bateau pliant en toile de lin. Ce type de bateau avait fait ses preuves et était utilisé par la marine britannique ou par les Allemands, dans leurs colonies africaines. L’embarcation pliante, en deux parties, est transportée, dès les premiers jours, tant bien que mal, au seul endroit accessible du lac et est assemblée.

                Le 10 juillet, alors que Spethmann part faire des prélèvements géologiques, dans la partie nord de la montagne environnante, von Knebel et Rudloff font leur première sortie sur les eaux du mystérieux lac d’Öskjuvatn. Öskjuvatn, d’une superficie de 11 km2 est, avec 220 m, le deuxième lac le plus profond de l’île. Il s’est formé après un effondrement consécutif à l’éruption de 1875.

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Le lac d’Öskjuvatn aujourd’hui

 

                Lorsque Spethmann redescend au campement, après dix heures sur le terrain, il ne trouve personne. Il n’a pas vu partir ses compagnons, mais sait que c’était ce jour qui était fixé pour la sortie sur le lac. Von Knebel et Rudloff, ainsi que leur embarcation, ont mystérieusement disparu. Cinq jours après, von Knebel et Rudloff n’ont toujours pas donné signe de vie. Lorsque le guide revient au campement, il trouve un Spethmann errant, hagard et incohérent, incapable d’expliquer ce qui s’est passé. Toutefois, en août, l’étudiant participe à une première expédition de recherche de ses compagnons, qui se révèle infructueuse.  Il rentre en Allemagne le mois suivant.

                Von Knebel était alors fiancé à Viktorine « Ina » von Grumbkow, de huit ans son aînée. Celle-ci a refusé de l’accompagner dans son voyage. Apprenant la disparition de son fiancé, elle monte une expédition de recherche à l’été 1908. Elle s’adjoint le soutien d’un géologue allemand, Hans Reck, qui deviendra, par la suite, son mari. Ils commencent par participer à une expédition d’essai, au sud-ouest de l’Islande, dans la péninsule de Reykjanes, puis partent vers Askja. Le trajet est éprouvant. Les deux compagnons, suivant les traces des disparus, se rendent d’abord à Akureyri, puis à Mývatn et atteignent enfin Askja. Ils voyagent à cheval, sur les pistes empruntées par les membres de l’expédition. Un ancien postier leur sert de guide. Quelques éléments sont retrouvés sur les berges du lac : le couvercle en bois d’un instrument de mesure, une rame, un pinceau et un gant de Rudloff. Mais pas de traces des deux hommes et de leur bateau. Après une semaine de vaines recherches intenses, Ina érige un mausolée à la mémoire des deux disparus, puis, avec Hans, retourne à Reykjavík, d’où ils embarquent pour l’Allemagne, le 8 septembre.  En 1909, Ina publie un récit très documenté de son voyage, Isfold, qui paraît à Berlin et qu’elle dédie à son défunt fiancé. Elle suivra, plus tard, son mari, Hans Reck, en Afrique.

Andenken

La dédicace de Isfold

Deux photos du lac publiées dans Isfold. Notez que le lac est rebaptisé Lac Knebel, alors que le cratère du Viti est appelé Cratère Rudloff.

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               Que s’est-il passé ?

                Le mystère demeure encore aujourd’hui. Certains affirment avoir vu les deux hommes vivants, deux semaines après leur disparition. Les seuls éléments, bien maigres, dont on dispose, reposent uniquement sur le témoignage de Spethmann, l’unique survivant de l’expédition. Des rumeurs prétendent alors que le jeune étudiant est amoureux d’Ida von Grumbkow et qu’il a donc profité de l’occasion pour se débarrasser d’un rival. On dit même que, quelques années après, Hans Reck lui aurait offert une confortable somme d’argent pour l’écarter de la « compétition ». Rien ne viendra étayer la thèse du meurtre.

                L’autre hypothèse est celle d’un accident d’origine naturelle. On a d’abord parlé d’un tremblement de terre ou d’une éruption volcanique. C’est d’autant peu probable, que de tels événements n’auraient pas échappé à Spethmann, qui se trouvait dans la zone. Or, il n’en a jamais parlé. Un événement récent peut apporter un éclairage nouveau sur l’affaire. Le 21 juillet 2014, un pan de rochers,  large d’un kilomètre, s’est détaché de la montagne, durant la nuit et est tombé dans le lac d’Öskjuvatn, provoquant un mini ras de marée. Une vague de trente mètres de hauteur s’est abattue sur les rives du lac, passant même par-dessus la crête et se déversant dans le cratère du Viti. Selon les estimations, près de 50 millions de mètres cubes ont dévalé la montagne ; ce qui est la plus importante chute de rochers, que l’Islande a connue. Le sentier, autour du lac a été un temps fermé aux visiteurs. Il est désormais rouvert, mais la menace est toujours là. Un tel ras de marée met une à deux minutes pour atteindre le rivage. Des études ont montré, que les couches de rochers des pentes qui dominent le lac sont plus jeunes qu’ailleurs dans la caldeira, ce qui les rend plus instable. La chaleur des jours précédents a fait fondre la glace, qui s’est mélangée à la terre et a déstabilisé encore davantage le terrain et a ainsi provoqué l’effondrement.

                Alors, est-ce un épisode similaire, qui aurait causé la disparition de von Knebel et Rudloff ? Nous n’en savons rien, mais cette hypothèse est certainement la plus crédible. Selon l’endroit où se trouvait Spethmann, parti dans les montagnes, il pouvait ne pas se rendre compte d’un tel effondrement. Seule une exploration du fond du lac, lourde à entreprendre, pourrait apporter des réponses. En tout cas, l’énigme aurait bien plu à Erlendur, le policier fétiche des romans d’Arnaldur Indriðason, passionné de disparitions mystérieuses.