Petite histoire du polar en Islande

Vous ne le savez peut-être pas, mais l’Islande est un grand pays de la littérature. En effet, l'île détient le record mondial de livres publiés par habitant, ce qui signifie qu’en moyenne un Islandais sur dix écrit un ouvrage et est publié. Il faut préciser que, de 1966, date de sa création, jusqu’au début des années 80, la télévision d’état, qui détenait le monopole jusqu’en 1985, n’émettait ni le jeudi, ni au mois de juillet ! Ça laisse du temps pour les autres activités, notamment la lecture et l’écriture.

 

Cette tradition remonte à longtemps déjà. Au Moyen-âge, du XIIème au XIVème siècle, les Islandais « inondent » le marché du manuscrit par les nombreuses sagas (le mot est islandais) qui content de façon historique mais aussi fantastique, la geste des rois scandinaves, des chevaliers, des guerriers vikings. Ces manuscrits, écrits sur des vélins, ont longtemps été conservés dans les fermes isolées du pays.   

A l’époque contemporaine, la littérature islandaise a continué sur cette lancée, dominée, notamment, par le prix Nobel de littérature 1955, Halldór Kiljan Laxness, auteur de la célèbre Cloche d’Islande. Cependant, si le genre romanesque, le théâtre, la poésie ou la littérature pour la jeunesse se portaient bien, le polar restait le parent pauvre de la discipline. Il faut dire qu’avec un taux de criminalité exceptionnellement bas, l’Islande ne fournissait pas une abondance d’exemples aux auteurs en mal d’écriture policière.

HLe premier roman policier islandais paraît en 1910. Il s’agit d’un recueil de nouvelles mettant en scène un certain Halldur, qui résout des énigmes en Amérique, publié sous le titre Islenskur Sherlock Holmes (Un Sherlock Holmes islandais) et signé de l’auteur islando-canadien Jóhan Magnús Bjarnasson. En 1926, un roman feuilleton sort dans le journal social-démocrate AlÞýðublaðið: Húsið við Norðurá. Islensk leynilögreglusaga. (La maison de Norðurá. Une histoire islandaise de détective.) de Guðbrandur Jónsson. Le 26 juillet 1928, dans sa rubrique « Livres » (Bækur), l’AlÞýðublaðið, qualifiait ce roman de « très excitant » (afar-spennandi) ! Notez, pour l’anecdote, que dans la même rubrique, on pouvait trouver mention d’un ouvrage sur le communisme de Marx et Engels !

Dans les années 30, des auteurs comme Olafur Friðriksson ou Steindór Sigurðsson, publient à leur tour. Un cycle de romans policiers, Les Mystères de Reykjavik (Leyndardómar Reykjavíkur), débute en 1932, mais seuls deux tomes voient le jour et les lecteurs resteront sur leur faim.

Il faut attendre ensuite l’après-guerre, pour voir des auteurs islandais se lancer dans le genre.

 

Dans les années 80, Birgitta Halldórsdóttir publie un ensemble de nouvelles où l’on trouve des affaires criminelles. Mais ses livres sont avant tout des fictions dits « populaires », des romances amoureuses auxquelles les intrigues criminelles servent de prétexte. Ils ne sont pas, à proprement parlé, des polars. C’est le cas d’Inga (1983), puis de Háski á Hveravöllum (Danger à Hveravellir) (1984). Tous ces ouvrages reçoivent un écho mitigé de la part de la critique qui dédaigne une littérature perçue comme médiocre. Paradoxalement, les Islandais étaient pourtant friands de littérature policière, mais traduite de l’étranger.

 

Le premier véritable polar islandais, Dauðasök (Crime fatal), est édité en 1978 sous la plume de Viktor Arnar Ingólfsson. Mais l’ouvrage reste confidentiel et n’est pas traduit hors du pays. En 1986, Ólafur Haukur Símonarson, déjà connu pour de nombreux autres ouvrages de styles divers, publie Líkið í rauða bílnum (Le cadavre dans la voiture rouge). Il sera le premier polar islandais traduit en français, en 1997. Dix ans après, Stefán Máni publie son premier livre, Dyrnar á Svörtufjöllum, toujours pas traduit à ce jour. Mais , c’est en 1997, qu’un jeune journaliste du quotidien Morgunblaðið, Arnaldur Indriðason, sort son premier roman, Synir duftsins (Les fils de la poudre). On y trouve le personnage du commissaire Erlendur, dont la personnalité ne cessera de s’étoffer au cours des parutions. Ce premier ouvrage, qui lance la brillante carrière d’Arnaldur, ne sera pas traduit et il faudra, aux lecteurs français, attendre 2005 pour lire La cité des jarres, parue cinq ans plus tôt. Un an plus tard, en 1998, c’est au tour du journaliste Einar de voir le jour sous la plume d’Arni Þórarinsson dans Nóttin hefur þúsund augu. Mais il faut, là aussi, attendre 2007 et son quatrième roman, Tími nornarinnar (2005), pour pouvoir découvrir, en français, cet auteur prolixe. Mais la machine est lancée et le polar passe du statut d’art mineur à celui d’art littéraire reconnu et apprécié. Grâce à de nombreuses traductions, le polar islandais quitte son île pour se diffuser en Europe (pays scandinaves, Royaume-Uni, Allemagne et France essentiellement). Dans cet élan, les années 2000 nous donnent à découvrir de nouveaux auteurs : Ævar Örn Jósepsson (Skítadjobb, 2002) Yrsa Sigurðardóttir (Þriðja táknið, 2005) et Jón Hallur Stefánsson (Krosstré, 2008). Un nouveau recueil des Mystères de Reykjavik, Leyndardómar Reykjavíkur 2000, est publié, auquel de nombreux écrivains contribuent en écrivant un chapitre: Arnaldur Indriðason, Arni Þórarinsson, Birgitta Halldórsdóttir, Gunnar Gunnarsson, Hrafn Jökulsson, Kristinn Kristjánsson, Stella Blómqvist et Viktor Arnar Ingólfsson.

 

La réussite tardive du genre polar en Islande tient du craquement d’une société qui apparaissait, jusque-là, comme idéale,, où rien ne se passe. L’accélération de l’exode rural, l’ouverture au monde ainsi que, récemment, la crise financière, ont dévoilé une société pas si propre que ça où émergent les « affaires » inavouables (souvent au sein d’un cercle restreint), la diffusion de la drogue et son corolaire, le trafic, la corruption de certaines élites politiques ou économiques et le rôle du pays dans la guerre froide, dont les soubresauts apparaissent aujourd’hui.

Dans l’excellent site Strokkur, écrit en français et en espagnol, on trouve cette analyse du succès du polar islandais, attribuée à Arni Þórarinsson :

« En ce sens, et quoi qu'on puisse penser de ce que d'aucuns voient comme la " mode " du roman policier scandinave, il faut bien relever ce qu'Arni Þorarinsson appelle le caractère "initiatique" de celui-ci : le héros se découvre à mesure qu'il dévoile la vérité des faits. Mais plus encore que le héros, cette caractéristique nous semble toucher la conception même du roman policier islandais ; roman qui s'autorise, plus que tout autre peut-être, à éclairer, souvent pour l'exagérer, ce que l'on pourrait nommer "l'islandicité" de la fiction, comme si ces auteurs cherchaient à dessein à briser l'image idyllique d'une micro société dans laquelle, prétendument, rien ne se passe. La singularité marquée des manières de vivre et de penser de ses habitants, souvent étroitement liée au relief particulier du pays, confère aux récits leur respiration propre au sein d'un genre pourtant codifié. Une touche parodique achève de donner à ceux-ci leur spécificité ; la critique sociale volontiers caricaturale à laquelle se livrent avec bonheur Arnaldur Indriðason et Arni Þorarinsson, entre autres - et ceci même si le rire peut-être amer ou secoué de violentes émotions - force encore l'image cliché qd'une Islande entre champs de lave, sources d'eau chaude, pulls islandais ( !) et geysers célèbres - cette remarque faite, cela va de soi, avec tout le respect que nous devons à notre symbolique et bien-aimé Strokkur - l'humour fonctionnant alors à plein comme le signe de l'élan vital contre toute espèce de mécanicité (celle qu'impose, par exemple, l'idée même de cliché).

Peut-être est-ce donc au fond par cet air qu'il respire, et qu'avec lui, fascinés, nous respirons, que le héros de roman policier islandais se différencie de ses homologues d'autres pays scandinaves et nous attire, souvent irrésistiblement, dans cette sphère littéraire noire, crépusculaire, énigmatique ; finalement, terriblement islandaise. »

(Pour l’intégralité de l’article : http://www.strokkur.org/Strokkur8/skaldsaga8.html)

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