Le Jeu

LE JEU EPISODE 14

Eva m’emmène dans le salon, et j’aperçois l’énorme reproduction d’une photo de notre mariage suspendue au-dessus de la petite statue de Bouddha sur la cheminée. Nous rions aux éclats, main dans la main sur le perron de la Fríkirkjan, l’église indépendante de Reykjavík.

– Nous n’avons pas pu fêter notre anniversaire de mariage à cause de la quarantaine, dit Eva. Mais, ce soir, j’ai réservé une table dans un restaurant très chic. Il n’y aura pas d’autres clients. Ils ouvrent uniquement pour nous.

J’ai envie de secouer la tête, de hurler non, non, non aussi fort que possible. De prendre la fuite. Mais au lieu de cela, je continue de l’écouter, incapable de faire le moindre mouvement.

– Dès le mariage, je me suis dit qu’il fallait que notre premier anniversaire soit mémorable. Je voulais t’offrir quelque chose que tu n’oublierais jamais. La preuve de l’amour que je te porte. Quelque chose qui mettrait fin à ta jalousie, une bonne fois pour toutes. Et qui nous unirait pour l’éternité.

– Qu’est-ce que… ? Comment… ?

N’arrivant pas à formuler un seul mot, je me contente de marmonner.

– Le soir où je suis allée au marché de nuit avec Alex, nous avons fait une petite balade dans le noir. Nous avons traversé le pont en bambou et nous avons longé la rivière. Alex croyait sans doute qu’il se passerait quelque chose entre nous, mais c’est là que j’ai sorti mon cutter. En l’attrapant par-derrière, j’ai passé la lame sur son cou, d’un geste rapide pour ne pas me faire asperger de sang. C’était incroyablement facile. Et en même temps tellement fou. La sensation la plus folle que j’aie jamais éprouvée.

Eva se dirige vers la cheminée et dépose un baiser sur la petite statue de Bouddha.

Rien de tel qu’un secret pour unir les gens. Eva a raison. Et elle a bel et bien su me convaincre qu’elle m’aime. À sa manière. Reste à savoir si j’ai envie de cet amour. Si j’aime encore Eva, après tout ça ? Il y a un an, je lui disais « oui », lui promettais de l’aimer pour l’éternité, pour le meilleur ou pour le pire. Mais le contrat a changé. Eva n’est pas celle que je croyais.

– J’ai tué Alex pour toi, dit-elle, le regard pétillant. Joyeux anniversaire de mariage, mon amour. Pendant tout notre voyage de noces au Laos, je n’ai cessé de réfléchir à ce que je pourrais t’offrir et, quand j’ai remarqué que tu ne supportais pas Alex, je me suis dit que ce qui te ferait le plus plaisir, c’est d’imaginer son corps pourrissant dans une tombe quelque part.

Voyant le désespoir sur mon visage, elle reprend :

– Pourquoi tu fais cette tête ? Tu devrais être aux anges ! Ce n’est que notre première année ensemble. Ce n’est que le début…

La peur n’est pas le bon mot pour décrire mon état d’esprit à cet instant. L’effroi serait plus proche. Un à un, les indices ont mené à cette conclusion que je n’aurais jamais pu imaginer. Le Jeu s’achève. À vous de choisir sa fin. Qu’est-ce que je dois faire ?

 

EPISODE 13

LE JEU EPISODE 13

Ce matin, au réveil, le cadeau m’attend sur la table de la cuisine. Ce beau paquet dont Eva a mis la photo dans le cadre de mon bureau. Avec son ruban jaune. Il semble plus petit en vrai. Je le soulève. Il est léger, et il émet un léger bruit métallique lorsque je le secoue.

Je souris et m’assieds. J’envoie un baiser de la main à Eva, puis dénoue le ruban avec prudence. Le paquet est trop soigné pour que je l’arrache brusquement. À l’intérieur, un petit coffret à bijoux. Je lève les yeux vers Eva qui m’offre son plus beau sourire, puis j’ouvre le coffret. Mon rythme cardiaque s’accélère tandis que j’observe son contenu qui scintille. Une chaîne en or enroulée sur elle-même.

Je la prends et la déroule. Elle est composée de mailles plates de forme singulière que je reconnais immédiatement. C’est la chaîne en or d’Alex.

J’ouvre la bouche, mais les sons refusent de sortir. Je me racle la gorge à deux reprises avant de lâcher la question qui m’obsède comme un cauchemar à vrai dire depuis plusieurs jours.

– Eva, c’est toi qui as tué Alex ?

 

EPISODE 12          EPISODE 14

LE JEU EPISODE 12

Le code fonctionne, j’ai honte de ne pas y avoir pensé plus tôt. 2403, le 24 mars, date de notre mariage. Exactement une semaine après la Saint-Patrick. Le téléphone se déverrouille avec un petit clic. J’ouvre l’application photos et, alors que je m’apprête à chercher des clichés de notre voyage de noces, j’aperçois un album intitulé Alex. Ce sont toutes des photos du Laos datant de la semaine où nous y étions. J’avais bien remarqué qu’Eva passait son temps à mitrailler Alex, mais quand même pas à ce point…

La plupart des décors me sont familiers, je peux facilement dire de quand datent ces clichés, à l’exception de quelques-uns que je ne reconnais pas et qui semblent avoir été pris au cours d’une seule soirée. Parmi eux, des photos du marché de nuit situé à deux pas de l’hôtel.

Il y a d’abord un selfie d’Eva et Alex. Deux visages joyeux sur fond de lanternes colorées. Sur une autre photo, Alex a un verre à la main. Un cocktail vert avec un bouquet de feuilles de menthe qui dépasse et une demi-rondelle d’orange en équilibre sur le bord. Enfin, une photo d’Alex qui tient la statue de Bouddha.

Je retourne en arrière et remarque un autre album nommé Robin. Je l’ouvre, me dis que son prénom va bien avec ses cheveux roux. Les photos remontent à plus de deux ans. C’est l’ex d’Eva. Robin a connu une fin tragique dans un accident bien avant notre rencontre. Je n’aime pas le fait qu’elle ait gardé ces photos.

Enfin, il y a un troisième album. Qui porte mon nom.

Notre quarantaine a été levée, mais je n’ai plus envie de sortir. Dehors, c’est la vie qui nous attend, ou l’écho d’un passé révolu, et je n’ai pas le courage de m’y confronter. Peut-être que c’est ce syndrome du lion en cage dont Lilja m’a parlé, peut-être que l’enfermement a fini par me faire sombrer dans la folie.

Je me décide à descendre dans la cuisine lorsque la faim me tenaille. Eva y est assise, sirotant calmement un café, plongée dans un livre. Elle ne dit rien mais me suit du regard pendant que j’ouvre les placards en quête d’un petit-déjeuner. Je vide dans un bol le peu de céréales qu’il reste et le mélange à un fond de muesli avant de verser du lait dessus. Je me contrefiche de ce que je mange.

Lorsque je m’assieds sur ma chaise, je remarque un morceau de bande jaune noué à son pied. Je lève les yeux sur Eva, et je vois quelque chose qui scintille dans son regard. Cette lueur étrange. L’étincelle qui annonce le danger. Et, cette fois, elle ne me donne plus de papillons dans le ventre, juste une sensation de nausée.

Je détache la bande jaune du pied de la chaise et l’observe de plus près. Dessus, il est écrit : CRIME SCENE DO NOT CROSS.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? dis-je d’une voix sèche que je ne contrôle pas.

Eva me sourit et me répond avec douceur. Comme si elle expliquait quelque chose à un enfant.

– Je suis retournée sur les lieux après notre croisière sur le Mékong. Quand tu dormais. Dans le noir, après le départ de la police. Et j’ai coupé un morceau de leur bandeau. Pour toi.

– Pourquoi aurais-je envie d’avoir ça ?

– Tu comprendras demain, mon cœur, dit Eva.

Elle me sourit, mais ce sourire qui d’ordinaire me fait fondre provoque l’effet opposé et un frisson glacial m’envahit.

Je fonce dans la chambre et claque la porte derrière moi.

 

EPISODE 11          EPISODE 13

LE JEU EPISODE 11

J’aperçois un cutter dans le tiroir à couverts alors que je vais prendre une cuillère pour ma crème glacée. Lentement, je le soulève et l’observe. À ce moment-là, Eva arrive dans la cuisine pour se chercher un dessert. Elle ne dit rien, me regarde avec une expression insondable. C’est alors que je comprends. Le cutter est l’indice du jour.

Je le connais, du moins je crois. Je l’ai acheté lors de notre escale à Bangkok au cours du voyage vers le Laos, car la fermeture d’une de mes valises s’était coincée et nous avions dû la découper. Je ne l’ai pas revu depuis ce jour.

– Je ne veux pas savoir ce que ça signifie, dis-je.

Je remets le cutter dans le tiroir, comme s’il était tout naturel de le ranger parmi les couverts, je prends mon bol de glace et monte dans la chambre.

Eva me suit et, arrivée en haut, me prend dans ses bras par-derrière, me serrant si fermement que je sens son cœur battre contre mon dos.

– Comment Alex a pu penser que je serais capable de te trahir ? murmure-t-elle. Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée. Alex était stupide.

Je la repousse, et j’essaie d’ignorer le malaise que sa proximité provoque en moi. Pourquoi dire du mal d’Alex à présent ? Et que signifie ce cutter ?

– Tu devrais dormir dans la chambre d’amis ce soir, dis-je.

Elle retrouve son sourire mystérieux et cette étrange lueur dans le regard qui me fait toujours peur. Encore plus maintenant. Sans se départir de son sourire, elle prend sa chemise de nuit, son oreiller et quitte la chambre. Je ferme la porte à clé derrière elle.

J’entends ses pas s’éloigner dans le couloir, puis la porte de la chambre d’amis qui se ferme. En me retournant, je m’aperçois qu’elle a oublié son téléphone sur le lit. Je l’attrape, ne sachant pas trop quoi en tirer. Des réponses à mes questions, peut-être. J’appuie sur le bouton, l’écran s’allume et fait apparaître une photo d’Eva et moi. Un selfie pris le lendemain de notre mariage où, côte à côte sur le lit, nous sourions à l’objectif. Une sensation de chaleur m’envahit en revoyant cette photo, et j’apprécie le fait qu’Eva l’utilise comme fond d’écran. J’appuie de nouveau sur le bouton, le téléphone me réclame un code d’accès. Quatre chiffres.

J’essaie sa date d’anniversaire, la mienne. Rien ne fonctionne. Vous avez des idées ?

 

EPISODE 10          EPISODE 12

Le Jeu de Lilja Sigurðardóttir

En cette période de confinement, Lilja Sigurðardóttir propose un polar inédit, LE JEU, écrit sous forme d’un feuilleton et que nous devons aux éditions Métailié et aux habiles et rapides traductions de Jean-Christophe Salaün. 

Retrouvez tous les épisodes ci-dessous.

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LE JEU EPISODE 10

Eva ne cesse de parler de danger pendant que nous jouons à Risk, que j’ai retrouvé à mon réveil ce matin. Elle l’avait rangé dans le placard de l’entrée, et je l’ai aperçu en prenant mon manteau pour aller faire un tour. J’avais demandé à Eva de ne pas m’accompagner, j’avais besoin de solitude. De réfléchir. Sa révélation d’hier m’a fait perdre mes moyens. C’est extrêmement désagréable de voir ses soupçons confirmés.

À mon retour, elle avait débarrassé la table de la salle à manger et installé Risk, auquel nous jouons à présent. Un jeu dont l’issue est la conquête du monde ou la mort. Un peu comme la personnalité d’Eva.

À cet instant, alors que je la regarde en face de moi, ce n’est plus de la tendresse que j’éprouve pour elle, mais du ressentiment. Pour elle et son putain de jeu qui m’ont fait replonger dans une jalousie sans fond. Avant de m’annoncer de but en blanc que l’objet de ma jalousie n’est de toute façon plus de ce monde.

– Aimer est un jeu dangereux, dit-elle avec douceur. Et je ne fais qu’ajouter au danger avec le Jeu. Je cours le plus gros risque de ma vie.

Eva gagne, comme d’habitude. La stratégie est son point fort. Jouer contre elle dans un jeu de conquête pourrait s’apparenter au combat de l’OMS contre le Coronavirus. On n’a aucune chance.

J’ai juste envie de sortir. Pas seulement me balader, mais voir du monde. Du normal, de l’ordinaire auquel me confronter. Comparer mes pensées, mes émotions à celles des autres, trouver un point de repère pour comprendre si je suis aux frontières de la folie ou pas.

 

EPISODE 9          EPISODE 11

 

LE JEU EPISODE 9

J’ai donc interrogé l’amie d’Alex, une certaine Úa. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Elle semblait méfiante au début, elle voulait s’assurer que je n’étais pas journaliste, mais une fois ce cap passé, elle s’est révélée très agréable. J’ai prétendu avoir connu Alex au lycée, et elle m’a raconté sa mort.

Après notre conversation téléphonique, je me demande pourquoi j’ai menti. J’aurais très bien pu dire la vérité, qu’Alex et moi avions logé dans le même hôtel au Laos pendant une dizaine de jours. La semaine précédant sa mort. Mais quelque chose me disait qu’il valait mieux me taire et, maintenant qu’Úa m’a expliqué qu’on avait égorgé Alex, je m’en félicite. Je n’ai pas envie de me mêler à cette histoire.

J’enfile des gants de vaisselle pour ramasser le courrier au pied de la porte et je fais le tri. Après avoir mis de côté les factures, qui peuvent attendre, j’aperçois une carte postale. Elle ressemble en tout point à celles que la réception de l’hôtel au Laos mettait gratuitement à disposition des clients. Celle-ci présente une belle photo du parc de l’établissement, avec la piscine dont l’eau est d’un bleu trop vif et le jardin où des palmiers ont été photoshopés. J’hésite, puis me force à la retourner.

C’est Eva qui a dû déposer cette carte postale dans le tas de courriers, car elle n’a pas de timbre. Juste un message écrit à la main :

Merveilleuse Eva,
Je t’attends chambre 203,
XXX Alex

Elle descend l’escalier au même instant, et je m’écrie :

– Pourquoi tu me fais ça ? Pourquoi tu me tortures avec ces choses dont je ne veux rien savoir ?

– Bien sûr que si, tu veux savoir, réplique Eva. Tu veux savoir qu’Alex ne flirtait pas innocemment. Derrière tout ça, c’était sérieux. Alex voulait vraiment me mettre dans son lit. Il faut que tu le saches pour ce qui va venir. Pour la suite du Jeu.

 

EPISODE 8          EPISODE 10

LE JEU EPISODE 8

Lilja nous apporte des provisions. Respectant les règles de la quarantaine, elle reste sur le perron pour me parler. J’ai envie de lui raconter le Jeu. De lui dire de m’en libérer, aussi fou que cela puisse paraître. Le Jeu est beaucoup plus important dans ma tête que ne pourrait le comprendre quelqu’un qui ne vit pas dedans depuis huit jours.

– Tout va bien ? me demande-t-elle, le regard inquiet. Tu n’as pas bonne mine. Je hausse les épaules, marmonne que j’ai mal dormi.

– Faites attention à vous, dit-elle. En quarantaine, on peut vite se sentir comme un lion en cage. Sortez, vous dégourdir les jambes. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner.

Lilja se fait toujours du souci. Elle n’a jamais aimé Eva, bien qu’elle le garde pour elle. J’étais avec elle au Pub irlandais le soir de notre rencontre, elle se sent donc un peu responsable de cette relation. Comme si elle avait en quelque sorte écrit notre destin. Je la remercie de nous avoir fait des courses et la salue. Je dois ravaler la boule dans ma gorge tandis qu’elle prend place derrière le volant de sa voiture et s’en va.

Les provisions rangées, je m’assieds devant l’ordinateur et retourne sur la page Facebook d’Alex pour voir les autres publications. Parmi elles, un message d’une dénommée Úa qui affirme qu’on a assassiné Alex.

Cliquant sur son nom, je lui envoie une demande d’amitié. Devrais-je également lui écrire pour en savoir plus ? Ou bien dois-je laisser cette histoire derrière moi, arrêter d’y penser ? Qu’en dites-vous ?

 

EPISODE 7          EPISODE 9

LE JEU EPISODE 7

Je me réveille aux aurores. C’est notre neuvième jour de quarantaine, et le septième du Jeu. Le soleil est déjà levé, mais dehors le monde est gris crachin, et les lampes éclairent à peine la maison. L’atmosphère aussi me semble lourde.

J’ouvre la porte d’entrée pour prendre un bol d’air frais, et décide d’aller faire un petit tour avant qu’Eva se réveille. J’enfile ma doudoune, enroule une écharpe autour de mon cou, et tandis que je glisse un pied dans ma chaussure, je sens quelque chose au bout de l’orteil.

Une carte de visite. Toute simple, épurée. Blanche, avec pour seule inscription le nom d’Alex Austin Brooks en lettres noires.

Je lis et relis les trois mots, retourne la carte et m’aperçois qu’un numéro de téléphone a été écrit à la main au dos. Ce n’est pas tant ce numéro qui attire mon attention que le nom lui-même. Je ne connaissais pas le nom complet d’Alex.

Je me déchausse, enlève mon manteau. La balade peut attendre. Allumant l’ordinateur, je vais sur Facebook pour chercher son profil, et je n’ai aucun mal à le trouver. Une seule personne s’appelle comme ça.

Je clique et écarquille les yeux. La page affiche un avis de décès. Je vérifie la date. La mort d’Alex remonte à un an.

Je réveille Eva alors qu’elle vient juste de s’endormir et lui demande pourquoi elle a mis cette carte dans ma chaussure.

– Pour que tu fasses exactement ce que tu as fait, marmonne-t-elle, la voix ensommeillée. Que tu ailles sur Facebook et que tu apprennes la mort d’Alex.

– Pourquoi vouloir que j’aille sur la page Facebook de quelqu’un qui est mort ?

J’ai conscience de ma voix stridente, mais je n’arrive pas à me contrôler. Je ne comprends rien à son petit jeu.

– Je t’en prie, soupire Eva. Je voulais juste que tu arrêtes de t’inquiéter. Je voulais calmer ta jalousie.

Elle se tourne et, un instant plus tard, j’entends à sa respiration qu’elle s’est rendormie.

C’est une explication comme une autre. Peut-être qu’Eva trouve que je fais une fixation sur Alex. Elle n’a évidemment pas tort. Je m’allonge et je crois bien que je m’endors. Je sombre tout au moins dans une forme d’inconscience. J’ai l’impression qu’il ne s’est écoulé qu’une minute lorsque je me réveille d’un bond, soudain en proie à de lourdes pensées. Comment Eva savait-elle qu’Alex n’était plus de ce monde ? Elle avait dû aller sur sa page Facebook. Dans quel but ?

Cette question ne me lâche plus, même si je sais très bien que c’est ridicule de nourrir de la jalousie envers Alex dans ces circonstances. Je ne vais jamais réussir à me rendormir. Est-ce que ce n’est pas une forme de trahison d’aller sur la page Facebook de quelqu’un avec qui on flirtait ?

 

EPISODE 6          EPISODE 8

 

LE JEU EPISODE 6

Alors que je cherche l’indice de la sixième journée, j’ai la certitude qu’il est en lien avec Alex. Même si, jusqu’ici, tous n’ont pas eu de rapport direct, ils font souvent naître des souvenirs qui me l’évoquent. Et, pour moi, ce ne sont généralement pas des souvenirs agréables.

J’avais un vrai complexe d’infériorité en sa présence. J’avais vite pris conscience que je ne maîtriserais jamais autant l’art de la conversation, du chant, du flirt. Avec le recul, j’en ai un peu honte, mais la plupart du temps je m’isolais, buvais en silence en regardant Eva et Alex s’amuser.

Nous passions l’essentiel de nos soirées au bar de la piscine, où la température baissait dès que le soleil se couchait. Eva s’y plaisait bien, vêtue d’un simple tee-shirt tandis que je devais généralement enfiler un pull à cause des coups de soleil. Comme Eva, Alex avait les bras nus. La fraîcheur nocturne ne semblait pas l’affecter.

J’ai l’impression de pouvoir lire dans les pensées quand je trouve l’indice du jour, qui se révèle effectivement en lien avec nos soirées au bar de l’hôtel. Une compilation de salsa. L’hôtel avait organisé une semaine à thème sur l’Amérique latine lors de notre séjour. Promotion sur les mojitos et salsa à longueur de soirées.

Eva semble fière de son indice, elle met le disque et monte le volume. Elle danse, rit, me fait signe de la rejoindre, me prend la main, et sa bouche en cœur me promet des baisers. Me laissant convaincre, je me décide à me lever. Elle tourne et tourne sur elle-même dans une transe euphorique, alors que je suis ses pas avec plus de technique que d’instinct.

Les cours de salsa auxquels elle me traîne régulièrement depuis notre rencontre n’ont pas donné grand-chose. Je n’arrive jamais à me laisser aller. Je compte toujours les pas dans ma tête. Un-deux-trois-stop, un-deux-trois-stop, et la seule émotion que la danse provoque en moi à cet instant, c’est la jalousie. Envers Alex qui était capable de se lever après quatre cocktails et de danser comme si la salsa avait toujours fait partie de sa vie, le corps enfiévré qui se balançait et faisait tinter la chaîne en or autour de son cou. Alex qui exhalait un tel sex-appeal. Et qui voulait toujours danser avec Eva.

 

EPISODE 5          EPISODE 7

LE JEU EPISODE 5

Merci pour vos suggestions, hier. J’ai fini par trouver l’indice en fin de journée dans la salle de bains. Alors que je tendais la main pour attraper ma brosse à dents, j’ai accidentellement fait tomber quelque chose. Un flacon de crème solaire. D’ordinaire, on le range dans le tiroir avec les autres produits pharmaceutiques. Pas sur l’étagère avec nos brosses à dents.

Ce simple objet a instantanément fait renaître en moi de sombres pensées. Le souvenir d’Eva en train d’enduire Alex de crème solaire au bord de la piscine.

J’avais fait un saut au bar pour nous commander trois gin tonics et, à mon retour, Eva massait langoureusement Alex. Dans un geste lent, elle appuyait les paumes sur son dos, glissait ses doigts sous la chaîne en or pour lui caresser la nuque avant de redescendre le long de sa colonne vertébrale encore plus lentement, comme si elle savourait chaque seconde du contact avec son corps athlétique. Le soir venu, elle nia en bloc lors de notre dispute dans la chambre d’hôtel. Elle disait avoir simplement voulu aider, que je devrais savoir mieux que quiconque à quel point les coups de soleil peuvent être douloureux.

Ce n’est qu’en milieu de journée que je trouve un nouvel indice. L’indice du jour. Il m’attend au moment où je rentre dans mon bureau. Dans un cadre, Eva a remplacé la photo de ma grand-mère par une photo de paquet cadeau, un joli coffret entouré d’un ruban jaune.

Je l’appelle pour lui faire part de ma trouvaille. Elle accourt et, pour la première fois depuis le début de ce jeu, je n’ai pas l’estomac noué lorsqu’elle me dit de retourner le cadre et que je comprends où elle veut en venir.

Derrière, un post-it jaune avec un message écrit à l’encre rouge :

"Mon amour. Les indices de ce jeu te mèneront à un cadeau qui symbolise mes sentiments pour toi. Je réfléchis à ce cadeau depuis longtemps, et cela fait presque un an que j’ai hâte de te le donner."

Tout ça, c’est donc un jeu de piste. Je ressens comme un immense soulagement et je remercie le destin d’avoir Eva dans ma vie. Je remercie le destin qu’elle m’aime.

Un peu plus tard dans la journée, l’agitation me reprend et j’ai comme un mauvais pressentiment qui ne me lâche plus. Je demande sans cesse à Eva ce qui se trouve dans ce paquet, quel cadeau elle veut m’offrir, et elle me répond que ça va tout gâcher si elle m’en dit trop tout de suite. Il faut que j’attende. Que je fasse preuve de patience. Le cadeau en vaut la peine.

Je dois tenir ma langue pour arrêter de poser des questions. Je m’allonge alors sur le canapé et zappe fébrilement pour essayer de trouver un programme décent. Mais cette sensation désagréable revient sans arrêt, et je soupçonne que le cadeau d’Eva n’est pas le genre de cadeau que j’ai envie de recevoir.

 

EPISODE 4          EPISODE 6

LE JEU EPISODE 4

Au septième jour de confinement, j’ai fini de répondre à tous mes mails, de lire toutes les nouvelles, de parcourir les réseaux sociaux et de faire toute la lessive. J’ai même lavé des vêtements propres, c’est dire. Je m’ennuie. Je n’ai rien à faire.

Quant à Eva, elle en est à son quatrième Skype avec une amie quelque part. Je ne me rappelle plus qui. Je passe devant l’écran, fais un signe de la main et dis « salut » avant d’errer dans la maison en quête de l’indice du jour. D’un objet qui ne serait plus à sa place. Mais je ne trouve rien, et Eva refuse de m’aider.

— C’est le principe du Jeu, dit-elle avec un rire malicieux.

J’inspecte en détail le salon et la cuisine mais, comme Eva me l’a toujours fait remarquer, ma tendance à amasser finira vraiment par se retourner contre moi. Le rebord de la fenêtre de la cuisine est recouvert de petits oiseaux d’argile que je collectionne depuis mon enfance, et c’est avec désespoir que j’observe mes livres, devenus si nombreux que toutes les bibliothèques sont pleines et que des piles sans cesse grandissantes ont fini par se former à même le sol çà et là. Peut-être que je devrais arrêter mes recherches et me contenter de bouquiner.

Mais l’agitation à laquelle je suis en proie depuis le début de l’épidémie m’empêche de me concentrer. Je passe mon temps à consulter les médias en quête fébrile de bonnes nouvelles : que la pandémie recule, qu’un vaccin ait été trouvé, que quelqu’un quelque part ait fait une bonne action qui puisse nous réjouir un instant. À présent le jeu d’Eva ajoute encore à ma frénésie. Je panique presque de ne pas trouver l’indice du jour. Avez-vous une idée d’où je devrais chercher ? Où cacheriez-vous ce genre d’indice ?

 

EPISODE 3          EPISODE 5

LE JEU EPISODE 3

Le troisième jour du jeu, je me rends compte en descendant que je n’ai pas besoin de chercher quoi que ce soit : un paquet de riz est posé sur le plan de travail de la cuisine. Un mélange de riz sauvage et de riz blanc, idéal pour préparer le riz gluant laotien, cuit à la vapeur dans un panier en bambou.

Ce sera notre déjeuner, avec des crevettes retrouvées dans le congélateur. J’aurais aimé avoir de la mangue fraîche pour accompagner le tout, comme on le fait au Laos, mais ce n’est pas la peine d’y penser. Le confinement a fait du déjeuner un moment privilégié. En cinq jours de quarantaine, nous avons presque malgré nous mis en place une nouvelle routine : nous mangeons un bon repas le midi avant de faire une sieste.

La conversation d’avant-hier au sujet d’Alex continue de me hanter, et je ne peux m’empêcher de repenser à la jalousie qui s’emparait de moi chaque fois que je l’entendais nous saluer avec enthousiasme.

C’était toujours le même « Hello hello ! », qui signifiait qu’Alex serait avec nous pour manger, partir en excursion, ou quelle que soit l’activité que nous avions prévue. Une roue de secours. Et cela me déplaisait profondément, car j’avais la sensation qu’Alex et Eva se rapprochaient.

on servait justement du riz gluant lorsque l’incident le plus gênant a eu lieu. J’avais la certitude qu’Alex avait posé la main sur la cuisse d’Eva sous la table, et j’avais stupidement fait un scandale. J’avais bondi de mon siège et ordonné à Eva de me suivre immédiatement.

C’est en furie que j’avais quitté le restaurant pour remonter dans notre chambre d’hôtel, et le fait qu’Eva se moque de moi ne faisait qu’attiser ma colère.

— C’est ma main que tu as senti sur ma cuisse, imbécile ! s’était-elle exclamée.

Je l’ai crue pendant cinq minutes, puis le doute est revenu.

Elle draguait Alex, c’était clair. Elle m’a toujours dit que cela faisait partie de sa personnalité. Qu’elle était comme ça. Elle flirtait avec tout le monde. Et elle est toujours parvenue à me convaincre en me disant que notre relation était spéciale. À mes yeux, elle l’est. Je n’ai en tout cas jamais ressenti un amour aussi fort envers qui que ce soit.

Mais il y avait quelque chose de différent dans la façon dont elle regardait Alex. Je n’en démords pas.

Qu’en pensez-vous ? Je dois me fier à mes soupçons, ou pas ?

 

EPISODE 2          EPISODE 4

LE JEU EPISODE 2

À mon réveil, je suis toujours en proie au même malaise et, lorsque Eva m’apporte un café au lit, je lui demande de me laisser tranquille. Je n’aime pas ce jeu. Je n’ai aucune envie de continuer. Elle me saute alors dessus, s’assied à califourchon sur moi, me chatouille et m’assure que je ne vais pas le regretter. Que bientôt je vais adorer ce jeu.

Elle parvient à me convaincre, répète qu’on va bien s’amuser et je lui fais confiance. C’est toujours pareil avec elle. Elle joue avec mes émotions, me fait marcher avec son pouvoir de persuasion. Son ardeur. Tout dans la vie éveille son intérêt.

La flamme qui l’anime est contagieuse, je finis systématiquement par lui céder. Et tandis que je parcours la maison à la recherche d’un objet qu’elle aurait déplacé ou caché, j’ai oublié un instant le coronavirus, le confinement, la peur. La seule chose que je ressens, c’est cette émotion qui m’étreint depuis notre première rencontre : la reconnaissance. Qu’elle ait choisi de m’épouser. D’avoir ne serait-ce qu’attiré son attention. Qu’elle m’aime.

Après deux tours complets de la maison, je m’arrête dans l’escalier et observe les photos de notre voyage de noces accrochées au mur. Aucune ne manque, mais je me tourne vers Eva qui hoche vivement la tête. Elle en a inversé deux. J’en montre une du doigt, elle secoue la tête. Je montre l’autre, elle acquiesce. Voilà mon indice.

Sur la photo, des fleurs aux couleurs vives ornent la proue du bateau à bord duquel nous avions remonté le Mékong. L’image est belle et le souvenir me redonne le sourire. La croisière avait duré toute la journée. Nous nous prélassions sur les chaises longues, buvions du thé, observions la vie qui défilait sous nos yeux au doux ronronnement du moteur.

Eva, elle, associe visiblement un autre souvenir à cette photo.

– Tu te souviens de ce que nous avions vu sur la rive juste après notre départ ? demande-t-elle.

Le doute m’assaille. Tant de choses ont nourri mes sens au cours de cette croisière. Les pêcheurs, les enfants qui s’éclaboussaient, les chercheurs d’or qui tamisaient la boue. Fébrile, Eva trépigne tandis que je replonge dans ma mémoire. Apparemment, je ne retrouve pas ce dont elle veut me parler.

– La police ! s’exclame-t-elle. Rappelle-toi, il y avait tout un groupe de policiers sur la rive !

L’image me revient. La bande jaune qui délimitait l’espace, les gyrophares qui éclairaient la scène par intermittence et les agents vêtus de blanc de la police scientifique, penchés sur quelque chose que nous ne distinguions pas de là où nous étions.

– Tu te rappelles comme le capitaine de notre bateau était choqué ? lance Eva dans un éclat de rire. L’expression sur son visage quand il a dit qu’un meurtre avait été commis ? There was a murder ! Murder !

Tandis qu’elle imite la voix du pauvre homme, je constate avec étonnement à quel point nous avons un souvenir différent du même voyage.

 

EPISODE 1          EPISODE 3

LE JEU EPISODE 1

Eva me rappelle le jeu dès que nous nous réveillons. Excitée comme une puce, elle saute partout dans la maison pendant que je cherche. Ses cheveux sont encore tout emmêlés. Elle est tellement mignonne comme ça, je l’attire à moi et l’embrasse, mais elle s’empresse de me repousser en me disant de bien regarder autour de moi. Je fais un petit tour, puis je vais me préparer un café. Je n’ai pas bu la moitié de ma tasse qu’Eva revient à la charge pour me dire de continuer à chercher.

Au bout de quelques minutes, je remarque ce qu’elle a déplacé dans le salon. La statue de Bouddha, souvenir de notre voyage de noces au Laos, il y a un an. Avec un bonheur intact, je repense à la véritable tempête qu’a été le début de notre relation.

Notre rencontre a eu lieu au Pub irlandais de Reykjavík, le jour de la Saint-Patrick. Nous avons fait connaissance au bar, chapeau ridicule sur la tête et bière verte à la main. Pile une semaine plus tard, nous nous mariions et, le lendemain, nous nous envolions pour un voyage de noces à travers l’Asie, voyage qui s’acheva sur dix jours dans un hôtel de luxe au Laos.

Tous ceux qui me connaissaient disaient que c’était de la folie. Se marier au bout d’une semaine. Tous ceux qui connaissaient Eva n’y avaient rien trouvé d’étonnant. Impulsive, elle n’hésitait jamais quand il s’agissait de faire de ses désirs une réalité.

– Tu te rappelles cette statue ? me demande-t-elle.

– Je me rappelle à quel point tu l’aimais.

– Je l’aime toujours. C’est un souvenir précieux, dit-elle en la caressant du pouce. Un souvenir tout particulier.

Elle lui voue en effet un amour profond.

– Mais tu te rappelles la manière dont je l’ai eue ? ajoute-t-elle.

Je fouille ma mémoire mais ne retrouve pas. J’imagine qu’elle l’a achetée dans un magasin de souvenirs ou bien au marché. Eva secoue la tête.

– C’est Alex qui me l’a donnée, précise-t-elle en me scrutant, avec dans les yeux cette étrange lueur électrique tandis qu’une sensation de malaise s’empare de moi.
– Alex ?

– Oui, tu ne te souviens pas d’Alex ?

Bien sûr que si, je me souviens d’Alex, et de son épaisse chaîne en or autour du cou qui soulignait la teinte ambrée de sa peau et ses cheveux blonds, de ce perpétuel sourire sur ses lèvres, de l’admiration qu’Eva lui portait.

– C’était le soir où tes piqûres de moustique te démangeaient vraiment trop et où tu as préféré remonter dans notre chambre te coucher, tu te souviens ? Moi, je suis restée dans le jardin de l’hôtel et j’ai commandé un autre gin.

Je me rappelle très bien la première partie de cette soirée, les démangeaisons rendues insupportables par mes coups de soleil, et surtout la douleur devant le peu d’attention qu’Eva m’accordait. Comme je la trouvais froide et désagréable de ne pas m’accompagner. Le reste, je ne m’en souviens plus. J’avais probablement trop bu ce soir-là.

– Après ton départ, j’ai croisé Alex et nous avons décidé d’aller en ville. Au marché de nuit. C’est là qu’Alex m’a offert cette statue. C’était sa dernière soirée au Laos. Il s’agissait d’un cadeau d’adieu.

Je ne comprends pas pourquoi elle a choisi cet objet, le souvenir n’a rien d’agréable. En tout cas, pour moi. Et ça me blesse vraiment. Depuis un an, elle conserve cette statue comme un trésor, l’a installée sur un piédestal posé sur la cheminée au milieu du salon. Il lui arrive même de la soulever et de l’embrasser lorsqu’elle passe devant. Et voilà qu’elle m’explique que, pour elle, ce n’est pas un souvenir de notre voyage de noces, mais un souvenir d’Alex. Insupportable Alex. Putain d’Alex.

 

INTRODUCTION          EPISODE 2

LE JEU INTRODUCTION

C’est au troisième jour de confinement qu’Eva a eu l’idée du Jeu. Se redressant d’un bond sur le canapé, où nous avions passé les dernières heures à comater devant Netflix, elle avait dans le regard cette lueur malicieuse qui me faisait toujours un peu peur. « J’ai une idée », avait-elle dit.

Je me méfiais. J’avais le cerveau anesthésié par le confinement et je savais bien comment Eva pouvait me faire tourner en bourrique quand je n'étais pas en forme.

Je fus un peu plus enthousiaste lorsqu’elle m’expliqua le principe. Cela avait l’air plutôt amusant. L’idée, c’était que chaque jour Eva déplacerait ou cacherait un objet dans la maison et que, lorsque je l’aurais retrouvé, elle m’expliquerait son choix.

En bref, cela semblait être un bon moyen de passer le temps pendant le confinement. Une activité qui aurait au moins le mérite de me tirer du canapé. Un petit jeu innocent. Enfin, c’était ce que je croyais.

 

EPISODE 1