Un thriller islandais au festival de Cannes

Un film islandais, aux allures de thriller, est présenté lors de la semaine internationale de la critique, au festival de Cannes.

A White, White Day (Hvítur, hvítur dagur), de Hlynur Pálmason.

Avec : Ingvar Eggert Sigurðsson, Ída Mekkín Hlynsdóttir, Hilmir Snær Guðnason…

Durée : 109 mn

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Synopsis :

Dans une petite ville perdue d’Islande, un commissaire de police en congé soupçonne un homme du coin d’avoir eu une aventure avec sa femme décédée dans un tragique accident deux ans plus tôt. Sa recherche de la vérité tourne à l’obsession. Celle-ci s’intensifie et le mène inévitablement à se mettre en danger, lui et ses proches. Une histoire de deuil, de vengeance et d’amour inconditionnel.

 

A White, White Day, le titre du deuxième long métrage de l’Islandais Hlynur Pálmason (après Winter Brothers, remarqué en 2017) renvoie à un proverbe de son pays disant que lorsque le blanc du ciel et celui de la terre enneigée se confondent, la barrière qui sépare l’espace des morts et celui des vivants est momentanément abolie. Avant que l’on sache de quelle morte et de quels vivants il s’agira ici, le film est effectivement d’abord affaire de météorologie et de paysages. Une très belle séquence elliptique commence par nous montrer le passage des saisons et les transformations de la nature autour de la maison du protagoniste, Ingimundur, un commissaire de police mis en congé après la mort accidentelle de sa femme. Le temps parait monocorde et le cycle journalier  efface le jour et la nuit de manière brutale ; la mise en scène est là pour nous le rappeler avec cette multitude de plans fixes qui dévisagent le quotidien de la famille aux différentes heures de la journée de manière panoramique lors des premières minutes du film.  Puis, très vite, cette blancheur du paysage va être traversée par beaucoup de noirceur, jusqu’à risquer à plusieurs reprises d’être éclaboussée d’éclats rouge sang. Alors qu’il se rapproche de sa fille et de sa petite fille, ce commissaire commence à chercher des indices sur la mort de sa femme et essaye de déceler les zones d’ombre de sa vie antérieure. Car Ingimundur n’est pas seul, il accueille souvent chez lui sa petite fille d’une dizaine d’années, beau personnage d’enfant, flegmatique et maligne, faisant figure de contrepoids éminemment vivant au sein de ce monde froid, brumeux, spectral.

Au noir du deuil d’Ingimundur s’ajoute celui d’un possible thriller, dont les premiers signes sont justement apportés par les polars qu’empruntait sa défunte épouse à la bibliothèque. Parce qu’elle n’eut pas le temps de les rendre avant d’aller s’écraser dans le décor blanc avec sa grosse voiture noire, ces bouquins vont la trahir : sur les fiches d’emprunt, le veuf remarque que figure toujours le nom du même homme. Il ne lui en faut pas plus pour être pris d’une jalousie nécrophile qui va le pousser à s’improviser détective, jusqu’à confondre envies de meurtre et travail de deuil, pétage de plombs et résilience. Mais l’enquête en elle même est un simple subterfuge pour le cinéaste, juste une possibilité scénaristique d’accompagner le personnage vers la perte de contrôle : les indices et la recherche d’information ne sont que la petite surface de l’iceberg. Très vite, le réalisateur avec son style visuel méticuleux, tranché et qui sied particulièrement à la froideur environnementale et islandaise, se détache des obligations schématiques de l’enquête : ce qui le passionne c’est scruter les errements émotionnels de son personnage, observer comment il va tomber dans l’esclandre et la mutinerie psychologique. Un commissaire abrupt, en proie au doute et qui dérive vers un mélange de culpabilité et de colère. Pour ce faire, le cinéaste s’entoure d’Ingvar Eggert Sigurðsson, impressionnant de fêlures intériorisées et de charisme chevrotant.  Le point d’ancrage de l’œuvre se situe donc à cet endroit là : à observer Ingimundur en train de jouer au foot en ne touchant pas le ballon car trop concentré à épier les hommes qui l’entourent, à le voir vivre petit à petit une vraie belle relation avec sa petite fille ou à le surveiller en train de faire des travaux pour aider sa fille. Des petits détails qui vont créer un espace cloisonné, en friche et qui peut d’un jour à l’autre tomber en ruine.

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Hlynur Pálmason et Ingvar Eggert Sigurðsson

A l’image du protagoniste, partagé entre une gosse espiègle et un fantôme adultère, le film est tiraillé entre plusieurs registres et humeurs, qui en font tout le prix : sa mélancolie scandinave va de pair avec un humour pince-sans-rire, tandis que sa violence semble constamment atténuée, voire absorbée, par le paysage. De même, sa forme extrêmement maîtrisée, aux cadres d’une précision parfois glaciale, est aérée par des digressions étonnantes laissant s’engouffrer un peu de naturel et de joie, tels ces petits chevaux entrant inopinément dans la maison d’Ingimundur.  C’est dans ces moments impromptus, surgissant dans les interstices de la trame, que le film offre ses plus belles scènes : une grosse pierre jetée d’une route dont on suit, comme si nous étions soudain chez Keaton ou Kiarostami, la longue roulade, de pentes en falaises, jusqu’au fond de la mer ; le grand-père racontant à sa petite-fille une histoire de terreur avec un zèle inquiétant tandis que l’enfant est de plus en plus saisie de fascination et d’effroi. Apparemment inutiles au récit, ces moments en constituent au contraire la part la plus vivante, essentielle. Ils relativisent, commentent, dévient le thriller attendu pour l’amener vers des émotions plus ambivalentes, mystérieuses et attachantes.

La fin, avec sa montée crescendo – découverte, dispute, violence,  révélation, violence – voit le deuil et son acceptation devenir une chasse à l’homme convaincante. Ce portrait d’homme se décale gentiment vers la vengeance et l’horrifique avec notamment cette confrontation finale dans la voiture, tétanisante par son point de vue pluriel (l’enfant par exemple). 

Pour dire à quel point A White, White Day est un faux film noir, on pourrait le résumer de cette manière : pour parvenir à faire son deuil, un veuf islandais comprend qu’il n’a que deux solutions, assassiner un rival ou parvenir enfin à pleurer. Et si on peut faire semblant de tuer, se placer au bord de commettre l’acte jusqu’à en éprouver le soulagement sans aller jusqu’à l’accomplir, pleurer ne se prémédite pas plus que l’étonnement d’un enfant, la curiosité d’un cheval ou le trajet d’une pierre qui roule.

La Semaine de la Critique est souvent une section du Festival de Cannes à même de nous faire découvrir de nouveaux réalisateurs talentueux et des personnages sur la brèche. A White, White Day de Hlynur Pálmason le prouve avec son commissaire de police dévalant à toute vitesse la pente de la folie.

Hlynur Pálmason; Ingvar Eggert Sigurðsson