La possibilité d’une île… sans crime

Le Point spécial Polar, à l’occasion du festival Quais du polar 2019, par Julie Malaure.

 

Katrín Jakobsdóttir a été élue Première ministre d’Islande en 2017, à l’âge de 41 ans. Où, à la tête d’une coalition centriste, elle a redonné confiance au peuple islandais malmené depuis 2008 par des crises en rafales. Farouche pourfendeuse du globish et de l’américanisation qui menace la culture et la langue islandaises, la ministre du pays à la criminalité la plus faible au monde est aussi mordue de polar. Rencontrée à l’occasion du festival Iceland Noir, cette experte du meurtre de sang froid nous a accordé un entretien à Reykjavik.

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Une Première ministre spécialiste de la littérature policière, on n’en croise pas à chaque geyser. Comment êtes-vous arrivée au polar ?

J’ai toujours été une grande lectrice de polar ; déjà, très jeune, je dévorais Agatha Christie. J’ai passé un bachelor de lettres, à peu près quand Arnaldur Indriðason commençait à écrire. Comme c’était un terrain d’études absolument vierge, j’en ai fait mon sujet de mémoire de master. C’est vraiment avec lui que le polar islandais a éclos. Il apportait quelque chose de nouveau. Il écrivait sur des événements qui se passent dans la société, comme les violences domestiques sur les femmes, les enfants, qui étaient encore taboues. Il posait surtout la question de notre identité à travers le personnage principal de sa série, Erlendur, qui est l’archétype de l’Islandais.

 

Qu’entendez-vous par « archétype de l’Islandais »?

C’est celui qui se pose constamment la question de savoir qui il est. Et il y a plusieurs facteurs à cela. Nous sommes une toute petite nation [370 000 habitants, la population d’une ville de la taille d’Aix-en-Provence, NDLR], mais une nation indépendante – nous fêtons d’ailleurs cette année le premier siècle d’indépendance. Et aussi une île, à la périphérie de l’Europe, et nous nous situons exactement au-dessus de la faille des plaques tectoniques du continent européen et américain. Ce qui nous place à la frontière de deux mondes culturels.

 

Comment expliquez-vous cette foison de meurtres dans vos polars, alors que la criminalité est quasi nulle dans votre pays ?

Justement parce que nous sommes un pays tranquille ! Alors nous allons chercher dans la littérature ce que nous n’avons pas. Et puis, on peut écrire des romans policiers sans dépeindre avec exactitude notre réalité. Nos grands romanciers utilisent d’autres éléments. Telle l’atmosphère environnante, qui peut être très sombre, comme aujourd’hui. Indriðason exploite, par exemple, le fait qu’en Islande les gens disparaissent. A cause de la puissance de la nature. Parce qu’ils se perdent en montagne dans la neige, en mer dans les tempêtes, ou ailleurs. Alors on peut tout imaginer… « S’il ne s’était pas perdu mais avait été tué. » Nos romanciers trouvent des failles dans notre réalité où leur imagination s’engouffre et parviennent ainsi à une réalité crédible. C’est ce qui fait de la littérature islandaise une des plus créatives !

 

C’est utile, le polar, pour une carrière politique ?

Oui ! Pour aiguiser son regard critique. Parce que, dans les policiers, tout n’est que jeu d’apparences. Chez Agatha Christie, comme dans la vie politique, ce que l’on croit percevoir n’est absolument pas conforme à ce que vous trouvez si vous creusez un peu !

polar islandais