Les éditions Anne-Marie Métailié fêtent leurs 40 ans

Propos recueillis par Sarah Gastel, de la librairie Terre des Livres, à Lyon, à l’occasion du festival Quais du polar, de Lyon.

 

« Je n’ai pas encore lu ce qu’on écrira sur Anne-Marie, mais je sais d’avance qu’il s’agira d’un panégyrique et que les lauriers qu’on lui tressera, flatteront un peu plus mon orgueil d’appartenir à sa maison d’édition. Cela étant dit, 40 ans d’existence, ça n’est pas seulement avoir su distinguer parmi les pullulantes mauvaises herbes, quelques belles plantes comme moi… Il y a de l’économie domestique là-dedans. De petites choses comme éteindre les lumières lorsque tout le monde part déjeuner ou réutiliser les enveloppes. La passion fait vivre, certes, mais ce qui compte c’est de durer. Le reste, vous savez… »

Hannelore Cayre.

 

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Bonjour Anne-Marie Métailié, les 40 ans de la maison sont l’occasion privilégiée de mettre en perspective votre parcours. Pouvez-vous nous retracer en quelques dates clefs l’histoire de la maison Métailié ?

L’histoire de la maison ce sont les étapes marquées par les livres qui ont été soit des best-sellers, soit des long-sellers (ceci est une de nos spécialités, le livre qui ne marche pas tout de suite mais grandit en plusieurs années grâce au travail de fond de la librairie) comme Le sourire étrusque de J.L. Sampedro : 800 ventes la première année en 1994, un seul article de presse, 120 000 dix ans après.

Au long de ces 40 ans nous avons eu de la chance et connus de grands succès, certes relatifs par rapport aux grandes structures, mais qui nous ont permis de nous développer. Car ces titres et ces auteurs ont permis de financer les premiers romans d’inconnus et les traductions risquées, mais indispensables, pour construire un catalogue cohérent et identifiable.

Au tout début, A. Leroi-Gourhan, Les Chasseurs de la Préhistoire, 1983, Antonio Lobo Antunes, Le Cul de Judas et Horacio Quiroga, Contes d’amour de folie et de mort, 1985. En 1990, Luigi Natoli, Le Bâtard de Palerme, dont le niveau inattendu des ventes a convaincu le Seuil de me diffuser.

En 1992, Luis Sepúlveda, Le Vieux qui aimait les romans d’amour, avec un succès entièrement dû aux libraires et au bouche à oreilles. Avec 90 000 exemplaires vendus entre avril et décembre 92, il m’a permis d’une part de payer mes dettes et d’autre part de tirer un fil rouge qui m‘a amené à des auteurs latino-américains exceptionnels, ceux qui forment actuellement le noyau dur de la Bibliothèque hispano-américaine. 1998, Leonardo Padura, Electre à La Havane ; 2000, Elsa Osorio, Luz ou le temps sauvage, Santiago Gamboa…

2001, une rencontre exceptionnelle avec Bernard Giraudeau, Le Marin à l’encre, qui deviendra une aventure amicale et littéraire qui s’arrêtera avec sa mort en 2010, après se reconnaissance comme écrivain.

2005, Arnaldur Indriðason, La Cité des jarres, marque un parcours étonnant de conquête d’un public fidèle qui se poursuit après 16 livres et 14 ans, en collaboration avec Points qui m’a aidé d’abord à populariser cet auteur puis à renforcer sa présence auprès des libraires et des lecteurs.

Toujours en 2005, Giancarlo De Cataldo, Romanzo criminale, dans la formidable traduction de Serge Quadruppani devient un auteur populaire en France.

Les années suivantes ont été bonnes grâce aux ventes du fonds et aux parutions régulières de nos auteurs les plus connus, comme Rosa Montero, Jenni Fagan ou Bernardo Carvalho mais aussi à la découverte d’horizons nouveaux comme l’Afrique de F. Mwanda Mujila, Mia Couto ou Léyé Adenié. Et bien sûr Olivier Truc et Eirikur Norddahl. Ce qui confirme ma théorie selon laquelle le plus dur ce sont les 25 premières années.

 

1200 titres, 400 auteurs, une vingtaine de collections. Au fil des ans, vous avez constitué un catalogue de fonds reconnu en littérature étrangère, notamment en littérature sud-américaine, indissociable d’une évidente politique d’auteurs. Quel lien vous unit à ces créateurs d’histoires ?

Pour moi être éditeur de littérature étrangère c’est montrer aux lecteurs le monde dans sa diversité, l’imagination dans toutes les variations qu’elle prend selon les langues et les continents. Il y a dix ans on parlait de bibliodiversité, mais je le ressens comme une résistance à toute domination culturelle dans ce domaine de liberté absolue qu’est la littérature. Par ailleurs, je ne publie pas des textes mais des auteurs, je veux suivre leur évolution, leurs progrès. Nous avons noué de solides relations d’amitié. Ils savent qu’ils sont le centre de notre travail et nous savons que sans eux nous n’existons pas.

J’aime présenter mes auteurs les uns aux autres et il arrive souvent qu’ils se découvrent, au-delà de la géographie, des sensibilités proches. C’est ce qu’à pleinement confirmé la photo surprenante que j’ai reçu récemment sur mon whatsapp, avec ce commentaire : « On vient de découvrir qu’on est de la même famille ». Sur la photo, prise à Buenos Aires, l’Argentine Eugenia Almeida et le Nigérian Léyé Adenié !

 

Plusieurs de vos auteurs participent à cette 15e édition de Quais du Polar. A l’heure où les frontières entre la littérature blanche et noire tendent à s’estomper et peuvent sembler artificielles, quelle est la singularité des romans noirs Métailié ?

J’ai, dès mes débuts, refusé la séparation entre roman noir et littérature. Mes auteurs sont classés en Bibliothèques selon leur origine linguistique et dans chacune, il y a des romans noirs et d’autres relevant de la littérature classique. Parfois, j’ai mis une couverture noire à des textes pour leur permettre de trouver leur public. En effet, en librairie, les tables de romans noirs attirent un lectorat plus curieux qui prend le risque d’acheter un inconnu parce qu’il sait que le pacte fictionnel sera respecté et que, si ce roman est magnifiquement écrit, avec un point de vu original, c’est encore mieux, mais ils attendaient surtout une histoire bien racontée. Tous nos auteurs sont des raconteurs d’histoires, qui témoignent d’un état, à un moment donné, de la société dans laquelle ils vivent ; ils ont tous rêvé d’être Balzac. Ils parlent du monde contemporain, ou des crises de l’Histoire. D’ailleurs, en feuilletant mon catalogue, je m’aperçois que j’ai réuni les éléments d’une encyclopédie assez complète de la corruption à travers le monde occidental.

 

Bénéficiant d’une grande vitalité, la galaxie polar touche un lectorat de plus en plus élargi. Quelles transformations de cette littérature vous ont particulièrement marquée depuis vos débuts ?

J’ai constaté, au fil des dernières années, que ma vision du roman noir était de plus en plus largement partagée, et que les théoriciens avaient rejoint les lecteurs qui, eux, savent que l’important c’est le plaisir de lire. On a cessé de théoriser ce que devait être un roman noir, d’édicter des règles, de créer des écoles et des dogmes. Peut-être que la progression du public féminin n’a pas été étrangère à ces évolutions. Les lectrices ne s’intéressent pas uniquement à la psychologie, elles aiment aussi les héros cabossés et elles exercent leur sagacité sur les méandres du mal et du crime. Notre auteure Hannelore Cayre et sa Daronne, meilleure vente de la Fête des mères 2017, me semble être un exemple clair de l’évolution du roman noir de son lectorat.

 

Avez-vous un projet qui vous tient particulièrement à cœur pour les années à venir ?

Pour les années à venir, j’ai évidemment de multiples projets dont des développements de nos territoires d’intérêt, vers l’Afrique et l’Inde, et vers de nouvelles générations de conteurs d’histoires pleine de mauvais esprit et politiquement incorrectes.

Editions Métailié