Ragnar Jónasson – Les enquêtes de Siglufjörður.

Propos recueillis par Marie Michaud, de la librairie Gibert de Poitiers, à l’occasion de festival Quais du polar.

 

« Il ne se passe jamais rien à Siglufjörður. » Sauf dans vos romans. Pourquoi avoir choisi de situer l’action de votre cycle « Dark Iceland » (Snjór, Mörk, Nátt et Sótt) dans cette petite ville écrasée par les montagnes et quasi coupée du monde ?

Siglufjörður est le lieu où mon père a grandi et où mes grands-parents ont vécus. Aujourd’hui, nous y avons toujours une maison. Je m’y rends plusieurs fois par an, et ce depuis mon enfance. Ce village de pêcheurs calme et magnifique fait partie de mes endroits préférés. C’est un lieu idyllique, à la fois enchanteur et difficile d’accès : parfait pour situer l’intrigue de mes romans policiers ! On ne peut l’atteindre que par des tunnels creusés à même la montagne. Par ailleurs, mon grand-père avait écrit une série de livres sur l’histoire de Siglufjörður, j’étais donc ravi de perpétuer cette tradition en écrivant une série à ma manière.

La situation enclavée de la ville impose un huis clos aux personnages. Vous vous êtes beaucoup amusé en construisant vos intrigues et en imaginant vos personnages pour qu’ils tiennent cette ambitieuse promesse de crimes quasiment en « chambre close » ?

En effet, il n’y a rien de plus réjouissant pour un auteur de romans policiers que de se donner des contraintes. Ici, le huis clos à ciel ouvert, au cœur de ce tout petit village refermé sur lui-même, permet de réduire le nombre de personnages – et donc, de suspects ! Cela permet aussi de creuser la psychologie, les motivations de chacun, les liens qui unissent tous les membres de la communauté… Pour moi, la clef d’un bon roman, ce sont vraiment ses personnages. J’ai même réussi à resserrer encore plus la liste de suspects possibles dans la suite des enquêtes d’Hulda, le personnage de La dame de Reykjavík. Dans l’un, elle va se retrouver confrontée à quatre personnages vivant sur une petite île ; d’an l’autre, trois seulement, rassemblés dans une ferme isolée, en plein hiver. Au fond, c’est un peu une façon de revenir aux fondamentaux du genre. Agatha Christie est un de mes maîtres. Elle a su mieux que personne se servir des ressorts du huis clos pour régaler ses lecteurs.

 

Ce huis clos, les personnages l’expérimentent aussi dans leurs rapports avec la spectaculaire nature environnante qui peut se révéler hostile mais surtout extrêmement oppressante. C’est selon vous une des spécificités de vos romans, l’impact de la nature sur les personnages ?

Nous habitons un pays, l’Islande, toujours dominé par la nature, ce qui est extrêmement rare aujourd’hui. C’est la grande force de ses auteurs que de puiser dans les « ressources naturelles » de l’île, pour donner de la chair à leurs romans. Le contraste saisissant entre le feu (c’est une île volcanique) et la glace (le nord du pays borde le cercle arctique), le mystère naturel qui naît des geysers, des aurores boréales… Tout cela forme un cadre extraordinaire, qui a forcément un impact puissant sur les gens qui y vivent… et les intrigues de mes polars ! Je suis très attaché à mon pays. J’aime l’idée que le lecteur puisse se le représenter, avec ses paysages extraordinaires, son climat changeant…

 

Et puis le huis clos a également une dimension intime : l’isolement oblige chacun à faire face à ses zones d’ombres, à ses secrets. D’ailleurs, ce sont bien les secrets enfouis et arrachés au passé qui sont souvent au cœur de vos romans. Comment expliquez-vous cet intérêt particulier pour le retour du passé refoulé ?

L’Islande a été reconnue comme l’un des pays les plus paisibles du monde. Ecrire un roman policier qui se déroule dans ce pays nécessite une bonne dose d’imagination, et de faire vraiment attention à la crédibilité du récit. En réalité, il se produit vraiment très peu de meurtres en Islande. Voilà pourquoi il m’arrive d’impliquer mes personnages dans des « cold-case » ou de faire ressurgir des secrets du passé. En outre, je trouve que cela renforce leur caractère, leur personnalité. Les inventer avec un passé complexe, qui aura une action sur l’histoire qui se déroule sous nos yeux, leur donne plus de force, les rend plus sombres. C’est ce qui me plaît particulièrement et, espérons-le, à mes lecteurs également.

 

Le personnage principal de ce cycle est un jeune policier, Ari Þór Arason, à la personnalité à la fois attachante et complexe, intelligent mais impulsif, toujours aux prises avec son propre passé douloureux. Comment avez-vous imaginé ce personnage d’enquêteur ?

Le personnage d’Ari Þór a mûri avec la série. Lorsque je l’ai créé, il était jeune et inexpérimenté, c’était voulu. Je souhaitais que ce personnage ait la possibilité d’évoluer tout au long des romans. C’est pourquoi je l’ai imaginé plus jeune que moi de quelques années seulement. Cela me permettait de bénéficier aussi de mon expérience pour nourrir son ressenti. Je pense toujours au cas d’Agatha Christie qui avait fini par regretter d’avoir conçu dès le début son Hercule Poirot « trop vieux » : elle n’a pu le faire évoluer que sur une toute petite tranche d’âge ! Concernant Ari Þór, plus la série avance et plus il devient sombre, suspicieux, moins immédiatement confiant. En gagnant en expérience, il perd aussi de ses illusions.

 

Alors que la mode fait la part belle aux thrillers, parfois relevés d’une pointe d’atrocité, vous avez choisi d’écrire des romans d’enquêtes policières dont le ressort (le charme) repose plutôt sur les déductions d’un enquêteur attentif aux détails et à la profondeur psychologique des personnages plutôt que sur un suspense échevelé. Pourquoi ce choix ?

Pour moi, le choix est simple : j’essaye d’écrire les livres que j’aimerais lire. Je suis un fervent admirateur de romans policiers classiques, comme ceux d’Agatha Christie comme je l’ai dit, mais aussi P.D. James, Ellery Queen… J’ai voulu créer une version modern de ce genre de polars.

 

Je crois que vous avez une relation particulière avec les lecteurs français. Pour quelle raison ?

 Le réception de mes livres en France a été absolument formidable, j’en suis à la fois ébloui et très reconnaissant. Je suis venu quelques fois en France pour rencontrer mes lecteurs, et ces moments ont été magiques, cela fait de vitre pays un lieu unique à mes yeux. Je saisis toutes les opportunités d’y revenir, et particulièrement à Quais du polar où l’accueil, en 2016, avait été formidable. Peut-être qu’un jour j’y resterai pour de bon.

Ragnar Jónasson Ari Þor