LE JEU EPISODE 2

À mon réveil, je suis toujours en proie au même malaise et, lorsque Eva m’apporte un café au lit, je lui demande de me laisser tranquille. Je n’aime pas ce jeu. Je n’ai aucune envie de continuer. Elle me saute alors dessus, s’assied à califourchon sur moi, me chatouille et m’assure que je ne vais pas le regretter. Que bientôt je vais adorer ce jeu.

Elle parvient à me convaincre, répète qu’on va bien s’amuser et je lui fais confiance. C’est toujours pareil avec elle. Elle joue avec mes émotions, me fait marcher avec son pouvoir de persuasion. Son ardeur. Tout dans la vie éveille son intérêt.

La flamme qui l’anime est contagieuse, je finis systématiquement par lui céder. Et tandis que je parcours la maison à la recherche d’un objet qu’elle aurait déplacé ou caché, j’ai oublié un instant le coronavirus, le confinement, la peur. La seule chose que je ressens, c’est cette émotion qui m’étreint depuis notre première rencontre : la reconnaissance. Qu’elle ait choisi de m’épouser. D’avoir ne serait-ce qu’attiré son attention. Qu’elle m’aime.

Après deux tours complets de la maison, je m’arrête dans l’escalier et observe les photos de notre voyage de noces accrochées au mur. Aucune ne manque, mais je me tourne vers Eva qui hoche vivement la tête. Elle en a inversé deux. J’en montre une du doigt, elle secoue la tête. Je montre l’autre, elle acquiesce. Voilà mon indice.

Sur la photo, des fleurs aux couleurs vives ornent la proue du bateau à bord duquel nous avions remonté le Mékong. L’image est belle et le souvenir me redonne le sourire. La croisière avait duré toute la journée. Nous nous prélassions sur les chaises longues, buvions du thé, observions la vie qui défilait sous nos yeux au doux ronronnement du moteur.

Eva, elle, associe visiblement un autre souvenir à cette photo.

– Tu te souviens de ce que nous avions vu sur la rive juste après notre départ ? demande-t-elle.

Le doute m’assaille. Tant de choses ont nourri mes sens au cours de cette croisière. Les pêcheurs, les enfants qui s’éclaboussaient, les chercheurs d’or qui tamisaient la boue. Fébrile, Eva trépigne tandis que je replonge dans ma mémoire. Apparemment, je ne retrouve pas ce dont elle veut me parler.

– La police ! s’exclame-t-elle. Rappelle-toi, il y avait tout un groupe de policiers sur la rive !

L’image me revient. La bande jaune qui délimitait l’espace, les gyrophares qui éclairaient la scène par intermittence et les agents vêtus de blanc de la police scientifique, penchés sur quelque chose que nous ne distinguions pas de là où nous étions.

– Tu te rappelles comme le capitaine de notre bateau était choqué ? lance Eva dans un éclat de rire. L’expression sur son visage quand il a dit qu’un meurtre avait été commis ? There was a murder ! Murder !

Tandis qu’elle imite la voix du pauvre homme, je constate avec étonnement à quel point nous avons un souvenir différent du même voyage.

 

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Lilja Sigurðardóttir Le Jeu