Askja

ASKJA

Ian Manook

Askja 4 ♦♦♦♦♦

  • Albin Michel, octobre 2019

ALBUM PHOTOS

 

4ème de couverture (Albin Michel)

Dans le désert de cendre de l’Askja, au cœur de l’Islande, le corps d’une jeune femme assassinée reste introuvable.

Près de Reykjavik, des traces de sang et une bouteille de vodka brisée au fond d’un cratère, mais là non plus, pas le moindre cadavre.

Et dans les deux cas, des suspects à la mémoire défaillante.

Ces crimes rappellent à l’inspecteur Kornelius Jakobson, de la police criminelle de Reykjavik, le fiasco judiciaire et policier qui a secoué l’Islande au milieu des années 70 : deux crimes sans cadavres, sans indices matériels, sans témoins, que des présumés coupables finissent par avouer sans en avoir pourtant le moindre souvenir.

Après Heimaey, Ian Manook nous entraîne cette fois au cœur d’un Islande plus brute et plus sauvage, dans le rouage d’une machination politique qui révèle une tout autre facette de cette république exemplaire.

Réflexions de lecture

Après Heimaey, Askja est le deuxième volume de la trilogie islandaise d’Ian Manook. Si le nom du roman a le mérite de « faire islandais », il devient surprenant, une fois le livre refermé, car, à part les débuts qui se déroulent, non pas dans la caldeira d’Askja, mais à proximité, l’essentiel de l’histoire a pour cadre Reykjavík et la côte sud.

On peut déceler, dans Askja, plusieurs degrés de lecture :

C’est, bien entendu, un roman policier. Dès les premières pages, le lecteur est confronté à trois histoires : le corps dénudé d’une femme, filmée par un drone, qui semble morte, mais qui a disparu. Des traces au fond d’un cratère, qui laissent supposer qu’une femme a été sauvagement tuée, mais là aussi, sans en retrouver le corps. Enfin, un sniper qui prend pour cible les lieux célèbres, pour effrayer et faire fuir les touristes, sans toutefois s’en prendre directement aux personnes. Moteurs de 4x4 et pneus en sont les victimes principales. Dans les deux premières affaires, dont on notera la similitude, les policiers sont confrontés à deux coupables potentiels, dont la mémoire est défaillante.

C’est un plaidoyer pour la beauté de l’Islande et sa nécessaire préservation. Ian Manook excelle dans la description minutieuse, mais aussi poétique, des paysages tourmentés de l’île, ses déserts, ses champs de lave, ses plages noires, ses mousses et lichens… Si l’on connaît l’Islande, il suffit de fermer les yeux quelques secondes, pour s’y retrouver. Ses évocations de la nature sont parsemées de folklore local et l’on rencontre elfes et trolls, au détour de quelques pages. Mais on sent aussi un engagement de l’auteur à protéger cette nature fragile, notamment du développement anarchique, parce que rapide, d’un tourisme de masse. L’un de ses personnages se dresse pour protéger ces mousses millénaires, qu’un simple pas peut détruire à jamais. « – Je vous interdis de faire un pas de plus, vous m’entendez ? Je vous l’interdis ! ordonne le vieillard. Repérez d’abord vos traces dans la mousse que vous avez déjà piétinée et ne revenez qu’en mettant vos pieds dans vos propres pas, c’est compris ? Vous avez déjà massacré assez d’entités végétales millénaires comme ça ! » Il dénonce l’attitude artificielle et consommatrice des touristes, incapables d’admirer la beauté de la nature et davantage attachés aux selfies qu’autre chose. « Des frimeurs de ce nouveau business du tourisme « extrême », comme ils disent. Pas pour l’extrême beauté du pays, non, ni pour l’extrême émotion que peut provoquer sa contemplation. Simplement pour d’extrêmes sensations artificielles  auxquelles l’Islande ne sert plus que de décor. » On sent qu’Ian Manook aime ce pays et veut le défendre. Mais comment peut-il en être autrement quand on a parcouru cette nature sauvage, à la fois hostile et fascinante ? L’auteur fait aussi référence, ici ou là, à ses autres romans et à ses propres expériences en évoquant la Mongolie (lire la remarquable trilogie policière Yeruldelgger) ou le Belize.

Askja est également un livre d’histoire récente de l’Islande. Il revient sur un fait divers très célèbre des années 70, qui a marqué la population islandaise, connu sous le nom de « Affaire Einarsson ». A quelques semaines d’intervalles, deux hommes, Guðmundur Einarsson et Geirfinnur Einarsson (qui n’ont aucun lien de parenté, malgré leur nom commun) disparaissent. Une bande de jeunes est arrêtée, puis condamnée pour les meurtres des deux victimes. Or, les accusations portées contre eux ne reposent que sur les souvenirs très flous d’une jeune fille de la bande, dont on ne sait s’ils sont réels ou si ce sont des cauchemars. Des aveux sont extorqués, grâce à des méthodes qu’Ian Manook décrit parfaitement : privation de sommeil, enfermement de longue durée, chantages, prises de médicaments qui rendent la mémoire confuse… Voilà un sérieux accroc à un pays dont la réputation de liberté et de respect du droit de citoyens apparaît comme exemplaire.

Mais le roman, tourne parfois à la farce et l’on ne peut s’empêcher de sourire. Cet aspect n’entame en rien la trame policière du roman, mais ajoute, au contraire, une touche supplémentaire. C’est une farce quand on suit deux policiers, Komsi et Spinoza, sorte de Dupont-Dupond, dont le nom du dernier est dû aux envolées pseudo-philosophiques du personnage. Farce quand on lit les interventions des forces spéciales islandaises, profitant de chaque cas où elles sont appelées, pour un déploiement spectaculaire, dans un pays où il ne se passe pas grand-chose et où il n’y a pas d’armée. C’est comme si Rambo débarquait à Walnut Grove, le paisible village de La Petite Maison dans la Prairie !

Enfin, Ian Manook nous fait entrer dans la psychologie de son personnage principal, l’inspecteur Kornelius Jakobsson, dont la vie est chaotique. Professionnellement, suite à son enquête et  ses interventions relatées dans Heimaey, le policier est à la fois détesté de sa hiérarchie et de ses pairs pour ses méthodes peu orthodoxes, et adulé par un public en mal de héros. Du côté de sa vie privée, ce n’est pas mieux. Sa mère est morte et il a rompu tout lien avec son père, qu’il rend responsable de cette mort tragique. Trop occupé par sa fonction, il a été abandonné par sa femme et sa fille, parties vivre en Australie. Mais, tout cela lui revient en pleine figure, lors de cette enquête. Kornelius est contraint à aller voir son père et sera obligé de reconnaître qu’il l’a mal jugé. Sa fille surgit à l’improviste, lui annonçant qu’il est désormais grand-père. Beaucoup d’émotion, donc, pour notre inspecteur et les premières retrouvailles avec sa fille Alma, sont très orageuses.

Ces différents niveaux de lecture renforcent l’intérêt pour un roman bien maîtrisé et qui suscite l’envie d’aller jusqu’au bout, d’autant qu’il est truffé de surprises. Seul bémol, la fin un peu nébuleuse (pour moi en tout cas) où je n’ai pas bien compris la pertinence de la scène où Kornelius se fait tirer dessus… mais je n’en dis pas plus ! Toujours est-il que les derniers mots annoncent un troisième opus à venir.

Ian Manook Autre Polars des glaces