Ce que savait la nuit (Myrkrið veit) d’Arnaldur Indriðason

CE QUE SAVAIT LA NUIT (Myrkrið veit)

Arnaldur Indriðason

(dans Les musiques d'Arnaldur Indriðason, écoutez Vegir liggja til allra átta, la chanson écrite par son père.)

Ce que savait la nuit ♦♦♦♦♦♦

4ème de couverture (éditions Métailié):

« Les touristes affluent en Islande et les glaciers reculent lentement. Le cadavre d’un homme d’affaires disparu depuis trente ans émerge du glacier Langjökull. Son associé de l’époque est, de nouveau, arrêté, et Konrad, policier à la retraite, doit reprendre bien malgré lui une enquête qui a toujours pesé sur sa conscience.

Au moment où il pensait vivre sa douleur dans la solitude – son père menteur et escroc a été assassiné sans que l’affaire soit jamais élucidée et l’amour de sa vie vient de mourir d’un cancer –, Konrad est pressé par le principal suspect, mourant, de découvrir la vérité. Seul le témoignage d’une femme qui vient lui raconter l’histoire de son frère tué par un chauffard pourrait l’aider à avancer…

Dans la lignée de Simenon, Indridason excelle dans la construction d’un environnement social et affectif soigné et captivant, et dévoile peu à peu le passé trouble de ce nouvel enquêteur, jetant une lumière crue sur sa personnalité. Un beau roman noir sensible aux rebondissements surprenants. »

 

Réflexions de lecture :

Ce que savait la nuit est un très bon polar dans lequel on retrouve la patte assurée d’Arnaldur Indriðason.

Le roman est construit sur une série de flash-backs, qui dévoilent les personnages et les faits, touche par touche.

Trois enquêtes sont menées en parallèle :

  • L’enquête sur la disparition, trente ans plus tôt, de Sigurvin, un homme dont on vient de retrouver le cadavre rejeté par un glacier.
  • L’enquête sur la mort d’un homme, Villi, renversé par un chauffard, qui n’a jamais été appréhendé ; affaire dont la thèse accidentelle (la visibilité était très réduite cette nuit-là) est d’autant plus remise en cause, que la victime avait un lien avec le premier cas.
  • Les questionnements que Konrað, le personnage principal, policier à la retraite, se pose et ses recherches sur l’assassinat, irrésolu, de son père et, au-delà, des activités réelles de ce dernier.

Ces trois enquêtes nous font remonter à trois périodes différentes, sans jamais que le lecteur ne s’emmêle ; preuve de la parfaite maîtrise du récit, par l’auteur.

Si l’on ne fait pas, à proprement parlé, connaissance de Konrað, celui-ci devient toutefois le personnage central du roman. En effet, les lecteurs assidus d’Arnaldur le connaissaient déjà, puisqu’on l’avait rencontré dans  Passage des ombres, écrit en 2013, où il mettait aussi à profit sa retraite pour enquêter sur une affaire survenue plusieurs années auparavant ; affaire d’ailleurs succinctement rappelée dans le roman. Arnaldur rentre plus profondément dans le personnage. Par une série de flash-backs on découvre, son passé et ses traumatismes : un père escroc, peu recommandable, alcoolique et violent avec sa femme, assassiné par un inconnu ; son épouse morte d’un cancer, un soir d’éclipse de lune… Si l’on peut trouver quelques points communs avec Erlendur, notamment la nostalgie d’un temps révolu, Konrað n’est pas une pâle copie du célèbre inspecteur. Il est moins bourru et est même plutôt apprécié pour son écoute et sa bienveillance envers les victimes, comme envers les accusés, coupables ou non. Cela n’empêche pas qu’il est capable de s’emporter, jusqu’à la violence ; ce qui lui a valu des déboires dans sa carrière. La personnalité de son père est marquante dans la psychologie du personnage. Son choix de carrière est-il une sorte de rédemption d’un mal héréditaire (Konrað, adolescent, a lui-même traficoté et donné des coups de main à son père) ? A-t-il des aspects de sa personnalité qu’il doit à son géniteur, même s’il s’en défend ?

Arnaldur développe l’un de ses thèmes favoris, qu’est la mutation rapide de la société islandaise, qu’on retrouve tout au long des livres de la série Erlendur. On sent une nostalgie d’une époque révolue où l’industrie de l’aluminium et ses atteintes à l’environnement, où la cupidité financière et l’effondrement bancaire n’étaient pas encore au centre de l’actualité. L’auteur en profite pour égratigner le développement actuel du tourisme de masse en Islande (tout en reconnaissant son intérêt économique), ainsi que les conséquences du changement climatique sur le pays.

La maladie est assez présente dans ce roman. Outre Erna, la femme de Konrað, c’est aussi Hjaltalin, le principal accusé du meurtre de Sigurvin, qui n’a plus que quelques temps à vivre et qui voit son passé ressurgir, depuis la découverte du corps dans la glace. Il fait appel à Konrað pour trouver le véritable assassin et ainsi le disculper, comme une ultime tentative de laver sa mémoire, avant sa mort.

La psychologie des personnages est soignée. Non seulement celle de Konrað, on l’a évoquée plus haut, mais aussi celle de Hjaltalin, dont la vie a été brisée par les accusations et l’erreur judiciaire commise envers lui. D’ailleurs, Arnaldur interroge la notion de justice, quand on sait que cet accusé à tort mourra avant que l’assassin ne soit démasqué et, donc, avant d’être innocenté aux yeux de la société. Il dénonce une enquête bâclée et manipulée par un policier, Leo, dont la compétence est sérieusement mise à mal et qui cache bien des choses. Se révèleront-elles dans des prochains romans ? Car, les aventures de Konrað ne sont pas terminées, puisqu’un nouvel ouvrage est paru, l’automne dernier, en Islande.

Au détour d’une page, un hommage est rendu par Arnaldur, qui cite quelques paroles d’une chanson dont son père, Indriði G. Þorsteinsson, a écrit les paroles. Petite nouveauté aussi, une certaine insistance sur le football à travers un exposé sur les clubs rivaux reykjavikois ; on découvre un Arnaldur fan du ballon rond !

Ce que savait la nuit est un roman bien maîtrisé et très prenant où, comme à son habitude, Arnaldur se sert d’une enquête policière comme prétexte à un regard critique de la société islandaise et à une fine étude psychologique des personnages.