Dans l’ombre (Þýska húsið) d’Arnaldur Indriðason

114752775 Dans l’ombre (Þýska húsið) d’Arnaldur Indriðason

(Beaucoup d'articles pour se plonger davantage dans le roman: les lieux, la "situation", la visite de Chruchill, les Canadiens-Islandais, le pati nationaliste et le consul allemand Gerlach. Retrouvez tout cela dans Autour de... Dans l'ombre.)

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4ème de couverture (éditions Métailié):

« Un représentant de commerce est retrouvé dans un appartement de Reykjavík, tué d’une balle de Colt et le front marqué d’un « SS » en lettres de sang. Rapidement les soupçons portent sur les soldats étrangers qui grouillent dans la ville en cet été 1941. Deux jeunes gens sont chargés des investigations : Flovent, le seul enquêteur de la police criminelle d’Islande, ex-stagiaire à Scotland Yard, et Thorson, l’Islandais né au Canada, désigné comme enquêteur par les miliaires parce qu’il est bilingue.

L’afflux de soldats britanniques et américains bouleverse cette île de pêcheurs et d’agriculteurs qui évolue rapidement vers la modernité. Les femmes s’émancipent. Les nazis, malgré la dissolution de leur parti, n’ont pas renoncé à trouver des traces de leurs mythes et de la pureté aryenne dans l’île. Par ailleurs on attend en secret la visite d’un grand homme.

Les multiples rebondissements de l’enquête dressent un tableau passionnant de l’Isalnde de la « situation », cette occupation de jeunes soldats qui sèment le trouble parmi la population féminine. Ils révèlent aussi des enquêteurs tenaces, méprisés par les autorités militaires mais déterminés à ne pas se laisser imposer les coupables attendus.

Dans ce roman prenant et addictif, le lecteur est aussi fasciné par le monde qu’incarnent les personnages que par l’intrigue, imprévisible. »

 

Réflexions de lecture :

Dans l’ombre, (Þýska húsið, La maison allemande) est le premier ouvrage, par ordre chronologique (le deuxième, par ordre de parution originale), de La trilogie des ombres. Arnaldur Indriðason semble délaisser définitivement Erlendur, pour nous plonger, avec ces trois romans, dans l’Islande des années de guerre.

 

Nous faisons connaissance avec deux enquêteurs, « héros » du livre. Flovent, le flic islandais de la criminelle et Thorson, canadien d’origine islandaise, qui parle la langue, débarqué avec les troupes britanniques et qui travaille pour la police militaire. Si ce dernier est sollicité, c’est qu’un meurtre est commis avec une arme utilisée par les soldats des troupes d’occupation.

 

Ce roman est autant une enquête policière, qu’une enquête historique et sociologique.

On y découvre l’Islande de la « situation ». Ce terme est utilisé par les Islandais pour décrire cette période, entre 1940 et 1945, où les troupes britanniques, puis américaines, ont débarqué sur l’île, pour prévenir toute tentative de mainmise nazie. Si cette présence militaire fut autorisée par le gouvernement autonome de l’époque (l’Islande était officiellement un territoire danois), elle fut vécue comme une occupation, par les autochtones. Certains s’y opposèrent, d’autres s’y résignèrent. D’autres encore, profitèrent de la « situation » pour s’enrichir, en faisant tout un tas de business avec ces soldats. Ainsi, de nombreuses femmes, qui eurent des relations avec ces militaires, furent mises « dans la situation ». L’Islande, pays jusqu’alors essentiellement constitué de pêcheurs et d’agriculteurs, fut plongée d’un seul coup dans la modernité. Reykjavik se développa, provoquant un exode rural et son corollaire, le développement de quartier pauvres, à la limite du bidonville, en périphérie de la capitale et un début d’extension urbaine. Arnaldur décrit très bien cette « situation », les lieux, les personnages, l’atmosphère générale, ainsi que le mépris des anglo-américains pour les « bouseux » islandais et les abus de soldats auprès des filles attirées par la modernité et l’uniforme. On sent, d’ailleurs, chez l’auteur, une vive dénonciation de cette occupation, qui vit la multiplication des camps militaires.

Arnaldur traite aussi du rapport, à double sens, du nazisme avec son pays. Dès la montée en puissance du régime nazi, en Allemagne, des Islandais furent attirés par l’idéologie. Un parti nationaliste, proche de la nouvelle Allemagne, vit d’ailleurs le jour. Mais, ce sont les nazis eux-mêmes, qui s’intéressèrent à l’île ; et ce, à double titre. D’abord, car cette île isolée, peuplée de descendants de Vikings, Aryens potentiels, ayant très peu subi de mélange de population, apparaissait comme un laboratoire des thèses raciales nazies. Ensuite, au déclenchement de la guerre, car la position du pays revêtait un intérêt pour surveiller les convois maritimes alliés. Le consul, Werner Gerlach, fut le relai principal de cette présence allemande.

 

Trois arrières plans servent de décor à l’histoire. La « situation », dont nous venons de parler, mais aussi l’espionnage auquel se livrent Alliés et nazis, ainsi que les rumeurs de visite d’un personnage important, dont on comprend qu’il s’agit de Winston Churchill ; visite qui aura lieu historiquement. Et si le meurtre avait un rapport avec le premier ministre britannique ?

 

Quant à l’enquête elle-même, elle offre plusieurs pistes. Arnaldur utilise tout son savoir-faire, déjà éprouvé, pour conduire le lecteur dans de nombreuses directions. Ce pauvre représentant de commerce, sans histoire, a-t-il été éliminé par l’amant jaloux de sa femme, soldat britannique ? A-t-il été assassiné à cause de qu’il a découvert, lors de ses tournées, à savoir des choses qu’il n’aurait pas dû voir ? Sa mort a-t-elle un rapport avec son enfance et des expériences menées à cette époque ? Son meurtrier s’est-il trompé de cible ? Autant de questions, auxquelles doivent répondre Flovent et Thorson.

Arnaldur nous dévoile un peu la psychologie de ses protagonistes. Flovent veut boucler cette enquête, afin de montrer aux occupants, qu’un Islandais est capable de le faire. Thorson, lui, est autant nommé par le contre-espionnage allié, pour résoudre l’enquête, que pour surveiller son collègue. On le sent vite tiraillé entre sa qualité de soldat allié et ses origines islandaises. Il prendra parti, quand il révèlera à Flovent, les rapports, qu’il doit régulièrement faire au contre-espionnage ; rapports qu’il néglige d’ailleurs, pour former une véritable équipe avec le policier islandais.

On retrouve, chez Arnaldur, ce thème de la perte d’identité de ces Islandais, embarqués dans la modernité, passant très rapidement d’un mode de vie traditionnel et rural, à un mode de vie urbain et moderne, avec tous les inconvénients que cela pose. L’auteur n’a cessé de développer ce sujet, à travers la personnalité de son « héros », l’inspecteur Erlendur.

J’ai hâte de découvrir le deuxième tome de cette trilogie. Les quelques pages de ce futur roman, qu’on peut lire à la fin de Dans l’ombre, ne nous permettent pas de savoir si nous y retrouverons Flovent et Thorson. Rendez-vous en octobre  pour La femme de l’ombre (Petsamo).

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