Le lagon noir (Kamp Knox) d’Arnaldur Indriðason

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( Autour de... Le lagon noir vous propose des articles et photos sur la centrale géothermique de Svartsengi, le lagon bleu, les bases américaines de Keflavik et Thulé, les avions évoqués dans le livre et deux photos du bidonville de Kamp Knox. Rendez-vous dans Les musiques d'Arnaldur, pour écouter les titres sur lesquels dansaient Dagbjört et ses amies, en 1953)

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4ème de couverture (éditions Métailié):

« Reykjavik, 1979. Le corps d’un homme est repêché dans ce qui va devenir le lagon bleu. Il s’agit d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik. Dans l’atmosphère de la guerre froide, l’attention de la police s’oriente vers de mystérieux vols effectués entre le Groenland et l’Islande. Les autorités américaines ne sont pas prêtes à coopérer et font même tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la police islandaise de faire son travail. Dans un climat de tension, conscients des risques qu’ils prennent, Erlendur et Marion Briem poursuivent leur enquête avec l’aide d’une jeune femme noire, officier de la base.

Le jeune inspecteur Erlendur vient d’entrer à la brigade d’enquêtes criminelles, il est curieux, passionné par son métier, soucieux des autres, mais il ne cache pas son opposition à la présence américaine sur le sol islandais.

En parallèle, il travaille sur une vieille affaire non résolue. Une jeune fille disparue sur le chemin de l’école quarante ans plus tôt, à l’époque où la modernité arrivait clandestinement dans l’île, portée par les disques de rock et les jeans venus de la base américaine.

Indriðason construit un univers particulier, une atmosphère pénétrante et sans nostalgie, un personnage littéraire de plus en plus complexe, et le roman noir, efficace, est transformé par la littérature. »

« Ne sommes-mous pas tout bêtement à leurs yeux un gigantesque quartier de baraquements militaires ? Un immense… Camp Knox. »

4ème de couverture (Points policier):

« Le lagon bleu était un petit paradis avant qu'on y trouve un cadavre. Un inégnieur de la base américaine qui serait tombé d'un avion. Dans l'atmosphère de la guerre froide, la police s'intéresse à de mystérieux vols effectués entre le Groenland et l'Islande. En parallèle, l'inspecteur Erlendur enquête sur une jeune fille disparue sur le chemin de l'école, à l'époque où la modernité arrivait clandestinement en Islande, portée par les disques de rock et les jeans venus de la base américiane... »

 

Réflexions de lecture :

Bien qu’on puisse le comprendre aisément, sans avoir lu le premier, Le lagon noir est la suite du roman précédent. C’est la première fois qu’Arnaldur ouvre, à la fin des Nuits de Reykjavik, des portes, qui ne seront franchies que dans le livre suivant. En effet, dans les dernières pages du précédent ouvrage, Marion Briem, appréciant les qualités d’investigation d’Erlendur, lui propose un poste à la Criminelle. De même, le policier  fétiche d’Arnaldur, ressasse une histoire de disparition tout au long du livre et, pour conclure, passe devant la maison de la jeune fille, envolée mystérieusement. Nous sommes cinq ans plus tard, en 1979. Erlendur a intégré la brigade criminelle et l’on suppose qu’il fut très occupé jusque-là, puisqu’il ne s’attelle à cette disparition de Dagbjört, que dans les pages du Lagon noir.

Comme à son habitude, Arnaldur, nous entraine sur deux enquêtes. Contrairement aux Nuits de Reykjavik, et à d’autres romans, on ne se focalise que sur ces deux enquêtes, même si l’une d’entre elle est à deux tiroirs. Seule entorse, nous suivons, ici ou là, les recherches de deux chasseurs, perdus sur la lande glacée, près d’Akureyri. Pour celles et ceux qui y verraient une future enquête, oubliez tout ; on les retrouve gelés à la fin du livre !

La première enquête, la principale, tourne autour du corps d’un Islandais, retrouvé dans un lac, le futur lagon bleu, dans un état qui laisse penser à une chute vertigineuse sur une surface dure.

Le piment de l’affaire réside dans le fait que cet homme travaillait dans la base américaine de Keflavik. Nos deux policiers devront donc se heurter, non seulement à l’énigme de ce meurtre, mais aussi à l’opacité des activités militaires et au refus des autorités américaines de coopérer. Mais, ils recevront l’aide inattendue de Caroline, de la police militaire. Cette jeune femme est une noire américaine. Tout est installé pour qu’Arnaldur prenne prétexte de ce meurtre, pour dénoncer deux problèmes. En premier lieu, il revient sur les oppositions, que la présence militaire américaine, et, à travers elle, la participation de l’Islande à l’OTAN, soulevait. On y découvre un Erlendur plutôt antimilitariste, qui n’hésite pas à dévoiler son hostilité à cette base. L’auteur se cache-t-il derrière son personnage ? Au passage, la politique américaine de l’époque est égratignée quand est évoquée la base de Thulé, au Groenland et les activités, illicites, de l’armée américaine, autour de l’arme nucléaire ; arme dont on soupçonne même la présence sur le sol islandais. Le deuxième problème, est celui du racisme, ou, tout du moins de la condescendance et du mépris de certains envers d’autres, en fonction de leur origine. Caroline, jeune noire américaine, subit, de plein fouet, le racisme de ses compatriotes, qui se demandent ce qu’une « femme comme elle » fait dans cette fonction. Bien souvent, on rencontre le mépris dont les Américains font preuve envers les Islandais ; sorte de « bouseux », à la langue incompréhensible, avides de tous les produits modernes que la présence américaine colporte et qui se permettent d’être hostiles à cette même présence alors qu’ils en profitent pleinement. Une nation sans armée et dont les policiers ne sont même pas armés ! C’est avant tout parce qu’elle est Islandaise que la victime du meurtre a déclenché une telle fureur contre elle. On pourrait rajouter le mépris des Américains envers les Esquimaux groenlandais, qu’on n’a pas hésité à déplacer, pour construire la base de Thulé, avec la complicité du gouvernement de tutelle, celui du Danemark. Les autorités des Etats-Unis procèderont de la même manière, avec les Chagossiens de l’océan indien, quinze ans plus tard. Mais, comme je l’ai dit plus haut, cette enquête est à deux tiroirs. Pourquoi Kristvin, cet ouvrier islandais, a-t-il été assassiné ? A-t-il été trop curieux et a-t-il vu ce qu’il ne devait pas voir, en travaillant dans ce hangar, où sont entreposés les avions cargos américains ? Ou s’agit-il plus prosaïquement d’une simple histoire d’adultère sur fond de violence conjugale ?

                Le seconde enquête, à laquelle Erlendur s’attelle de façon personnelle, comme cela semble devenir son habitude, est cette disparition de Dagbjört, une jeune fille, qui n’est jamais arrivée à son école ménagère, où elle était élève. L’affaire remonte à 1953. C’est donc une tâche difficile que doit accomplir le policier. Ce sont sa patience et son opiniâtreté qui y viendront à bout. On perçoit un air d’inspecteur Colombo, dans cet Erlendur, qui ne lâche rien et qui, sans cesse, revient à la charge auprès des personnes qu’il veut interroger, quitte même à les harceler, pour obtenir ce qu’il veut. Arnaldur établit un lien ténu avec l’affaire précédente. Doit-on chercher la solution du côté de la base américaine, là-aussi ? L’auteur n’en finit pas de dénoncer les préjugés. Préjugés raciaux pour l’enquête sur le meurtre de Kristvin, préjugés sociaux ici. Il nous raconte la vie des pauvres qui s’étaient installés dans les anciens baraquements de l’armée américaine, formant ainsi une sorte de bidonville, appelé Kamp Knox. Des habitations vétustes, sans eau courante, humides, qu’une piscine a désormais remplacées. Les habitants ne pouvaient être que des délinquants en puissance, que la bonne société de Reykjavik, stigmatisait. Il ne fallait pas fréquenter ces gens !

 

                Comme il ne manque jamais de le faire, l’auteur nous plonge encore un peu plus dans l’intimité de son personnage principal, Erlendur. Dans Les nuits de Reykjavik, on l’avait laissé en train d’emménager avec une Halldora enceinte. On a brûlé les étapes. Il est maintenant divorcé et apparemment, a rompu toute relation avec sa famille, puisque contraint d’observer sa petite fille, à distance, dans la cour de récréation de son école, sans trop s’attarder pour ne pas éveiller de faux soupçons. L’auteur ne nous en dit pas plus. Arnaldur nous fait pénétrer aussi dans la personnalité de Marion Briem, dont jamais il nous dit clairement, si c’est un homme ou une femme, malgré de prénom. Le décès de Katrin, sa très proche amie d’enfance, éveille des souvenirs douloureux de sa jeunesse passée en sanatorium. L’auteur nous en avait déjà beaucoup parlé dans Le duel.

 

                Arnaldur réussit son pari. Son livre est autant un roman social qu’un polar. Tout en nous racontant les enquêtes d’Erlendur et de Marion Briem, il dénonce les conditions de vie des pauvres de l’époque, les préjugés dont beaucoup, selon leurs conditions, sont victimes, ainsi que cet engagement de l’Islande sur la voie de la collaboration avec le camp occidental, durant la guerre froide. On voit s’installer, peu à peu, ce qui fera l’Erlendur des futures affaires, chronologiquement, mais des premiers romans parus : une vie familiale compliquée et un intérêt presque morbide pour les disparitions inexpliquées. On le perçoit déjà comme anachronique. Il n’aime pas la ville. Il est tourné vers le passé sauf lorsqu’il s’agace de la modernité de son époque.

 

Pour compléter votre lecture, faites donc un tour Autour de... Le lagon noir et allez écouter Les musiques d'Arnaldur.

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