Les roses de la nuit (Dauðarósir) d’Arnaldur Indriðason

LES ROSES DE LA NUIT (Dauðarósir)

Arnaldur Indriðason

Les roses de la nuit ♦♦♦♦♦

ALBUM PHOTOS

4ème de couverture (éditions Métailié):

« A la sortie d’un bal, un couple se réfugie dans un cimetière, mais au cours de leurs ébats la jeune femme voit un cadavre et aperçoit une silhouette qui s’éloigne. Elle appelle la police tandis que son compagnon, lui, file en vitesse. Le commissaire Erlendur et son adjoint Sigurdur Oli arrivent sur les lieux pour découvrir la très jeune morte abandonnée sur la tombe fleurie d’un grand homme politique originaire des fjords de l’Ouest.

La victime a 16 ans, elle se droguait. Erlendur questionne sa fille Eva Lind, qui connaît bien les milieux de la drogue. Elle lui fournit des infirmations précieuses et gênantes pour un père. Il s’intéresse aussi à la tombe du héros national et va dans l’Ouest où il découvre une situation sociale alarmante. La vente des droits de pêche a créé un grand chômage et une émigration intérieure massive vers Reykjavík.

Le parrain de la drogue, vieux rocker et proxénète, est enlevé au moment où la police révèle ses relations avec un promoteur immobilier amateur de très jeunes femmes.

Avec son duo d’enquêteurs emblématiques, Erlendur, le râleur amoureux de l’Islande, et Sigurdur Oli, le jeune policier formé aux Etats-Unis, Indriðason construit ses héros tout en développant une enquête impeccable marquée par une grande tendresse pour les personnages et une économie de l’intrigue exceptionnelle.

Ecrit juste avant La Cité des jarres, ce livre a changé la vision des lecteurs islandais sur le roman noir. »

 

Réflexions de lecture :

Les roses de la nuit (ou plutôt Les roses de la mort, si l’on s’en tient à la traduction du titre islandais, Dauðarósir) est le deuxième roman d’Arnaldur Indriðason, écrit en 1998, mettant en scène le commissaire Erlendur.

Ce qui explique qu’on y trouve une présentation précise du personnage, tant de son allure physique, que de ses vêtements (il porte constamment un chapeau) et de ses habitudes (c’est un fumeur invétéré). Mais surtout, l’auteur nous dépeint son caractère avec précision : c’est un homme bourru, acariâtre et solitaire. On en apprend un peu plus, que dans le premier roman, Les fils de la poussière, sur ses relations avec ses enfants, Eva Lind et Sindri Snær, mais aussi sur sa rencontre avec son ex-femme Halldora. Depuis leur séparation, c’est un sentiment de haine qu’Halldora éprouve envers Erlendur et qu’elle a distillé à ses enfants. Dans ce roman, Eva Lind, pour qui le milieu de la drogue n’a pas de mystères, au grand dam de son père, joue un rôle important. Quant à Sindri Snær, il n’est que mentionné, sauf lorsque, plongé dans un coma éthylique, il faut le conduire dans un centre de désintoxication. Arnaldur dresse déjà bien le portrait d’un homme blessé par ses échecs familiaux. Comme lors du premier roman, le thème de la disparition est à nouveau évoqué, sans qu’il se précise sur un événement particulier : « Les Islandais ont eu drôle de rapport avec les disparitions. Ils y sont habitués depuis des siècles. Il y a toujours eu des gens perdus dans la nature, surpris par les tempêtes, et dont on retrouvait les ossements au bout de cent ans. […] Les disparitions nous semblent naturelles la plupart du temps. Elles alimentent même nos contes populaires. » (pp 173-174) On apprendra dans les ouvrages suivants, que la disparition du frère d’Erlendur, un jour de tempête, alors qu’ils étaient des enfants, est aussi une plaie béante pour le commissaire.

On découvre aussi un peu mieux les coéquipiers d’Erlendur : Sigurdur Oli, fasciné par la modernité et l’influence américaine et Elingborg, à cheval sur la grammaire islandaise. Un troisième policier, Thorkell, tient une place non négligeable, mais disparaîtra, par la suite, des futures enquêtes. Les différences de points de vue entre Erlendur et Sigurdur Oli, à propos de la modernité et de la tradition, donne lieu à une joute verbale très tendue entre les deux policiers.

Car, autre thème récurrent de l’œuvre d’Arnaldur, Erlendur est très attaché aux traditions (notamment gastronomiques), à la culture, à l’histoire et au mode de vie rurale de l’Islande ; « […]  la jeune génération qui préférait rester en voiture, ne s’intéressait pas à l’Histoire ni à l’héritage de la nation, et n’avait qu’une envie : rouler à toute vitesse vers la prochaine étape, incapable de ralentir, d’observer et de méditer. » (p.87) Il déplore le fait que l’île a été trop rapidement plongée dans la modernité, notamment par la présence militaire américaine, qui était encore d’actualité au moment de l’écriture du roman (la base américaine ne sera évacuée qu’en 2006). Est-ce là le simple point de vue du personnage ou doit-on retrouver une part d’Arnaldur dans son personnage fétiche ?

Toujours est-il qu’Arnaldur dénonce avec force les effets de tous ces changements. La spéculation financière a entrainé le trafic des quotas de pêche, qui se vendent et se revendent, pour tomber entre les mains de personnages peu scrupuleux qui n’y voient là que des sources de profits. Ces pratiques ont entraîné l’appauvrissement et la montée du chômage dans les régions rurales éloignées de Reykjavík. C’est notamment le cas des fjords de l’Ouest, développé dans le roman. « Certains se sont enrichis sans avoir à lever le petit doigt. On leur a offert d’incroyables privilèges en laissant les autres crever de faim. » (p.97) On assiste à un exode massif des jeunes, qui viennent s’agglutiner dans la capitale, dans l’espoir d’une vie à la ville plus facile. Certains, ou plutôt certaines, attirés trop vite par ce mirage, tombent alors dans la drogue et la prostitution. C’est avec tendresse pour ces « paumés », mais aussi réalisme, qu’Arnaldur nous dévoile cette réalité; celle des « bas-fonds » de Reykjavík, par un véritable travail d’investigation journalistique. Corollaire de tout cela, la spéculation immobilière va bon train et la physionomie de Reykjavík, qui voit pousser gratte-ciel et centres commerciaux, s’en trouve bouleversée. Détenteurs de quotas et agents immobiliers manœuvrent avec cynisme. Par ces dénonciations, on peut voir en Arnaldur un visionnaire. C’est, en effet, dix ans plus tard, que la bulle spéculative islandaise éclatera, faisant plonger l’économie de l’île et ruinant de nombreux habitants.

Ce deuxième roman, dont la présentation des éditions Métailié dit que « ce livre a changé la vision des lecteurs islandais sur le roman noir » est autant un polar qu’un essai socio-économique sur l’Islande au crépuscule du XXème siècle, qui bouscule bien des clichés. A noter qu’Arnaldur nous égratigne, au passage: « Les Français sont incroyablement nationalistes et conservateurs, tu vois à quel point ils sont arrogants et insupportables. » (p.32) Il est vrai que, lors de l’écriture de ce roman, l’auteur ne connaissait pas encore dans l’hexagone, cet immense succès, qui est le sien aujourd’hui et qui explique, qu’à l’exception de son dernier roman, paru l’hiver dernier en Islande (et dont la sortie en France ne devrait pas tarder), tous ses livres ont été traduits en français.

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