Passage des ombres (Skuggasund) d’Arnaldur Indriðason

001 12 Passage des ombres (Skuggasund) d’Arnaldur Indriðason

♦♦♦♦♦♦

4ème de couverture (éditions Métailié):

« Un vieil homme solitaire est retrouvé mort dans son lit. Il semble avoir été étouffé sous son oreiller. Dans ses tiroirs, des coupures de presse sur la découverte du corps d’une jeune couturière dans le passage des Ombres en 1944, pendant l’occupation américaine.

Pourquoi cet ancien crime refait-il surface après tout ce temps ? La police a-t-elle arrêté un innocent ?

Soixante ans plus tard, l’ex-inspecteur Konrad décide de mener une double enquête. Jumeau littéraire d’Erlendur, il a grandi en ville, dans ce quartier des Ombres si mal famé, avec un père escroc, vraie brute et faux spirite. Il découvre que l’Islande de la « situation » n’est pas tendre avec les jeunes filles, trompées, abusées, abandonnées, à qui on souffle parfois, une fois l’affaire consommée, « tu diras que c’était les elfes ».

Un polar prenant qui mêle avec brio deux époques et deux enquêtes dans un vertigineux jeu de miroirs. Où l’on découvre que les elfes n’ont peut-être pas tous les torts et que les fééries islandaises ont bon dos… »

 

Réflexions de lecture :

Passage des ombres est le troisième et dernier opus de la trilogie des ombres. Dans la réalité, c’est le premier roman publié de cette série, mais l’éditeur français, Métailié, en accord avec Arnaldur Indriðason, a préféré respecter l’ordre chronologique des histoires. Passage des ombres, en islandais Skuggasund, est le nom d’une rue du quartier des ombres, dans le centre de Reykjavík, autrefois quartier pauvre et populaire.

Arnaldur mène en parallèle deux enquêtes, à plusieurs dizaines d’années de distance, qui vont s’entremêler. Il est un coutumier de ce jeu de miroirs, où une affaire contemporaine, conduit à remonter le temps et se lie à une vieille affaire. Ce roman, rappelle d’ailleurs parfois La femme en vert, construit sur le même modèle.

De nos jours, un vieil homme est retrouvé, mort, sur son lit. Mais ce qui semble être une mort paisible, se révèle être un meurtre ; le vieil homme a été étouffé. Des coupures de journaux, retrouvées à son domicile, font le lien avec une vieille enquête. Nous remontons alors en 1944, le débarquement en Normandie est imminent et les troupes américaines occupent l’Islande. C’est dans ce contexte de cohabitation entre les soldats américains et la population locale, période que les Islandais nomment « la situation », que le corps d’une jeune femme est découvert dans des cartons, derrière le théâtre national, à deux pas du passage des ombres. Le lecteur est projeté, tour à tour, dans ces deux époques et tout le talent de l’auteur est de ne pas semer de confusion dans l’histoire et de mener ces deux récits, en parallèle, avec clarté et brio. La période de « la situation » est une partie de l’histoire islandaise qu’Arnaldur ne cesse d’explorer dans de nombreux romans.

Dans l’affaire contemporaine, on fait la connaissance de Konrad, inspecteur à la retraite, qui reprend du service. On ne peut s’empêcher d’y retrouver des relents d’Erlendur ! Se pose le problème de la mémoire des événements. Comment enquêter sur une histoire vieille de près de 70 ans, quand les principaux protagonistes sont très âgés, malades ou morts ? Comment enquêter quand des personnes haut-placées ont réussi à étouffer les affaires ?

Dans l’enquête de 1944, nous retrouvons les deux comparses, Flovent et Thorson, rencontrés dans les deux premiers tomes de la trilogie. On apprend plus sur leur psychologie et leur passé. D’ailleurs, cela donne l’occasion à Arnaldur de revenir sur d’autres moments de l’histoire de son pays. Il évoque avec intérêt les ravages de la grippe espagnole en 1918 ou la vie du quartier des ombres, au sortir de la seconde guerre mondiale, tel un photoreportage. Un événement majeur de l’histoire islandaise prend aussi une place particulière ; la proclamation de l’indépendance, le 17 juin 1944. On sent la patte de l’historien. Mais ces évocations ne sont jamais lourdes et superflues et font, une fois encore, des romans d’Arnaldur, outre des polars, des documents historiques et sociologiques, sur un pays qui nous est mal connu.

D’autres thèmes traversent le roman. Celui de la condition des femmes, déjà traité, notamment dans La femme en vert. Si l’Islande se targue, aujourd’hui, d’être le pays le plus égalitaire du monde dans ce domaine, la situation n’a pas toujours été celle-là. La société rurale, conservatrice et patriarcale a longtemps reléguée la femme dans un rôle mineur. S’est ajoutée à cela, la présence des militaires américains, qui ont fait miroiter, à de nombreuses jeunes femmes, un avenir meilleur en Amérique, une vie moderne, loin du carcan familial et de l’inexorable futur à la ferme. De nombreuses femmes firent les frais de ces situations, battues, trompées, violées... Pour la première fois, Arnaldur nous entraine aussi dans le monde caché, celui des elfes et autres créatures de la mythologie islandaise. Il y met aussi une dose de spiritisme avec ses médiums et ses contacts avec les morts. Mais que les lecteurs trop rationnels se rassurent. Pas question de verser dans le fantastique. Tout est bien réel, logique et bien mené ; ce qui n’empêche pas d’aborder ces sujets, chers à la culture islandaise (les elfes) et ses dérives (les médiums charlatans qui profitent la détresse des gens).

 

Ce roman d’Arnaldur Indriðason est un très bon polar. On retrouve le style, qui fait le talent de l’écrivain islandais, mais aussi des nouveautés, dans le traitement de l’histoire et les thèmes abordés.

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau